Perçu – à tort – par une partie de la critique et du public comme une ébauche de L’Au-delà, un work in progress inabouti, Frayeurs s’impose avec le temps comme l’un des plus beaux films de Lucio Fulci, sorte de variation plus organique qu’esthétique du chef-d’œuvre de Dario Argento, Inferno. Dès les premiers plans, situés dans un cimetière d’une ville imaginaire – mais on y reviendra –, une atmosphère de fin du monde imprègne l’écran par une combinaison redoutablement efficace de plans larges savamment composés, d’une partition envoûtante de Fabio Frizzi et d’un décor funèbre pourtant exposé en plein jour. La brume vient flouter une photographie aux couleurs désaturées à une époque où ce n’était ni une mode ni une facilité. Un prêtre au regard livide s’avance parmi les tombes. Il lève les yeux au ciel dans un dernier acte de désespoir. En parallèle, ou pas, car la temporalité chez le cinéaste est toujours soumise à des fluctuations, se déroule à New York une séance de spiritisme sous le contrôle de Mary Woodhouse, soudain assaillie de visions morbides : elle voit le prêtre se pendre, le sol se fissurer et un cadavre surgir de la terre. Des images sidérantes qui résonnent comme un avertissement, un présage qui nous est adressé : le sens du récit importe peu, seules comptent les sensations extrêmes qu’il infuse, les effets physiques et psychologiques qu’il transmet. La médium – sorte d’alter ego du spectateur –, prise d’une terreur subite, hurle puis s’écroule au sol, victime de spasmes, et décède brutalement. Selon sa guide, la Grande Thérèse, elle aurait vu les portes de l’enfer s’ouvrir, manière de reprendre cette maxime issue de Zombie de Romero : « Quand il n’y a plus de place en enfer, les morts reviennent sur Terre. »

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Un journaliste, Peter Bell, intéressé par cette histoire, se rend au cimetière où Mary est enterrée… vivante. Il la sauve in extremis et tous deux mènent une enquête nébuleuse, guidés par des intuitions et des visions. Ils se dirigent là où tout a commencé, vers la ville de Dunwich, lieu maudit édifié sur les ruines de Salem, terre originelle des sorcières, qui, bien sûr, n’existe pas sur le sol américain. Le seul Dunwich répertorié se situe quelque part en Angleterre, bourgade côtière aujourd’hui partiellement disparue en raison de l’érosion. Certes, l’information est connue, mais rappelons qu’il s’agit d’une référence appuyée mais cohérente à l’univers de Lovecraft, et plus précisément à la nouvelle L’Abomination de Dunwich. Le prologue, d’une efficacité redoutable en termes d’immersion, donne immédiatement le ton. Guidé par une narration chaotique, hantée par des pulsions mortifères, Frayeurs synthétise à merveille le cinéma viscéral de Lucio Fulci. Le cinéaste y convoque l’un de ses sujets fétiches : cet interstice trouble où se croisent les notions de vie et de mort, où les frontières entre les deux mondes deviennent poreuses. Cette angoisse fondamentale, à la fois peur de vivre et peur de mourir, irrigue tout son art, modeste mais d’une profonde sincérité.

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Cette thématique à teneur métaphysique, pourtant, n’est pas étayée par de verbeuses réflexions philosophiques chez l’Italien, mais reste à l’état brut, instinctive, incarnée, comme si la vie du cinéaste en dépendait. Ce n’est pas nouveau chez Fulci, et en ce sens le film est une sorte de palimpseste de ses œuvres antérieures, où l’on retrouve condensées toutes ses obsessions, ses répulsions et ses phobies : son rapport conflictuel avec la religion, sa fascination pour l’au-delà, son attirance pour le monde de l’enfance qui n’a rien d’innocent, son attrait pour les no man’s lands, ces endroits désertés par les humains transformés en lieux fantomatiques, et enfin sa fascination pour ces mondes oniriques qui naviguent entre rêve et réalité. Tous ces tropes sont déjà présents dans Beatrice Cenci, Le Venin de la peur, La Longue nuit de l’exorcisme, Les Quatre de l’Apocalypse, L’Emmurée vivante, circonscrits au sein de récits plus cartésiens. Après l’expérience réussie, à la fois lucrative et artistique, de L’Enfer des zombies, Lucio Fulci confirme, de façon plus personnelle, son affinité organique avec les univers horrifiques dans ce qu’ils ont de plus excessif, transformant un produit commercial sur le papier en un poème intime, jonché de séquences d’une brutalité inouïe, si littérales qu’elles atteignent une beauté graphique inédite. Comme dans Inferno, la mort surgit de nulle part, sans aucune logique diégétique. Elle est là, partout autour de vous, attendant patiemment au coin d’une rue, dans une crique ou dans des lieux d’une banalité affligeante, prête à surgir. La scène de la perceuse, choquante car inattendue, répond à celle du boucher qui massacre l’antiquaire à coups de hachoir. Elle provoque une dissonance cognitive par sa gratuité ultime, instaurant dès lors un malaise général : il n’existe plus aucun refuge pour le spectateur, la grande faucheuse est partout, dans tous les recoins de l’écran, et aucun personnage ne peut être à l’abri de son destin. Par cette conception outrancière de l’horreur à l’écran, Lucio Fulci supprime les espaces rassurants, s’opposant à la conception anglo-saxonne, fondée sur une dialectique entre le bien et le mal. Cette tradition de l’épouvante est mise à mal par le regard sépulcral et mélancolique du réalisateur, à l’image d’un épilogue qui feint d’être optimiste pour se conclure sur une note inquiétante, sans que l’on sache d’où vient le malaise, si ce n’est d’une image arrêtée ouverte à de multiples interprétations.

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Entouré de ses collaborateurs habituels – Vincenzo Tomassi au montage, Sergio Salvati à la photographie et Dardano Sacchetti au scénario –, Fulci compense les apparentes faiblesses de son scénario ainsi que l’approximation de sa direction d’acteurs (à l’exception de Catriona MacColl, très convaincante) par une mise en scène habitée qui sublime de manière quasi autonome chacune des séquences chocs qui rythment le métrage. Le final dans les grottes atteint un sommet de gothisme putride qui apporte un contrechamp saisissant à l’esthétique raffinée du cinéma de Mario Bava. À sa manière, Fulci filme l’enfer comme une réalité autonome, indépendante de tout hors-champ rassurant. Tout n’est que chaos et désolation. Bienvenue dans le monde de M. Fulci, qui poursuivra sa quête impossible avec L’Au-delà et La Maison près du cimetière, clôturant magistralement une tétralogie autour de la figure du mort-vivant, s’apparentant au fil des films à celle plus spectrale et onirique du fantôme.
Force est de reconnaitre que l’édition du Chat qui fume ajoute une plus-value à celle d’Artus sortie en 2018. En effet, la qualité de la copie est très supérieure. L’image est moins lisse, plus nette et retrouve une éclatante profondeur.
– Frayeurs de Fulci avec Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele (54 min)
– Fulci et moi, partie 1 avec Catriona MacColl (38 min)
– Images du tournage de FRAYEURS commentées par Roberto Forges Davanzati et Sergio Salvati (10 min)
– Dans l’os avec Giovanni Lombardo Radice (31 min)
– Sous le cimetière avec Massimo Antonella Geleng (31 min)
– Des mots pour les morts avec le scénariste Dardano Sacchetti (42 min)
– Films annonces
(Italie-1980) de Lucio Fulci avec Catriona McColl, Christopher George, Carlo De Mejo, Giovanni Lombardo Radice, Daniela Dorla
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