En cet été caniculaire, Les Films de l’Atalante ressortent trois films noirs méconnus des années 50 signés respectivement David Miller, Irving Rapper et Lewis Gilbert. Au programme, un trio d’œuvres à dominante britannique (fait surprenant pour un genre majoritairement états-unien), où se croisent stars hollywoodiennes et artisans talentueux derrière la caméra.
David Miller – Sudden Fear (1952)
Seul représentant hollywoodien de ce triptyque, Sudden Fear contraste avec les deux productions britanniques qui l’accompagnent. Il est question de réinterprétation du film noir à travers le prisme conjugal, où le théâtre tient une place centrale dans le récit. Tout comme sa compatriote Bette Davis dans Another Man’s Poison, Joan Crawford se voit offrir par la RKO un projet essentiellement construit autour de son star power. L’actrice, nommée à l’Oscar pour ce rôle, a ainsi eu droit de regard sur tout le casting, de la distribution à l’équipe technique. Elle engage la scénariste Leonore J. Coffee (et retouche elle-même le script officieusement), le compositeur Elmer Bernstein, le chef opérateur Charles Lang et même David Miller, futur réalisateur de Seuls sont les indomptés, afin d’orchestrer le tout. Le long-métrage suit la manipulation dont est victime Myra Hudson, dramaturge à succès, de la part de son jeune mari, l’acteur Lester Baine, et d’Irene, la maîtresse de celui-ci.

Sudden Fear © Les Films de l’Atalante
Sur le papier, un postulat classique de film noir que Miller illustre avec un savoir-faire indéniable. Il se joue des attentes, feint le drame romantique sur fond de différence de classes sociales dans la première partie, pour mieux surprendre le public par une révélation inattendue. Il exagère certains passages clichés (à l’instar du montage sur des images de bonheur nuptial) qu’il détruit peu à peu, rejouant les mêmes séquences sur une autre tonalité. Les petites attentions de Lester, qui semblaient tendres, sont désormais suspectes. Dès lors, Myra devient l’instigatrice d’un plan visant à contrecarrer les agissements des amants criminels. Une survie par la manipulation qui se double d’une course contre la montre que le cinéaste matérialise par de nombreux plans sur des pendules ou des calendriers, rythmant une séquence de suspense par le tic-tac d’une horloge. Autre très bonne idée, faire de l’héroïne, femme forte habituée à diriger et mettre en scène, la spectatrice passive du plan mortel. Son bureau, rempli de micros, enregistre la terrible vérité, la faisant pénétrer dans les coulisses de sa romance « parfaite ». Témoin malgré elle, en même temps que victime, elle n’est plus à l’initiative des choses mais doit s’adapter. En cela, le climax hitchcockien en diable (il n’est pas étonnant que Truffaut ait été un grand admirateur du long-métrage) s’impose comme un modèle d’atmosphère et de rythme. Une séquence muette, tendue, au découpage parfait, qui passe de l’espace exigu d’un placard, à une course-poursuite dans les rues de San Francisco. Un modèle méconnu du genre.
Reprise en salle le 8 juillet 2026
Irving Rapper – Another Man’s Poison (1951)
Adaptation de la pièce Dreadlock de Leslie Sands, par Val Guest (scénariste du très bon Le Jour où la Terre prit feu), Another Man’s Poison narre le stratagème conçu par Janet, une autrice à succès qui vient de tuer son mari, afin de manipuler un inconnu venant de faire irruption chez elle. Mystérieux, le générique observe une femme qui avance vers une cabine téléphonique dans une gare, rappelant inévitablement le chef-d’œuvre de David Lean, Brève Rencontre (dont Robert Krasker assurait également la photo). Elle appelle son amant, l’épouse de celui-ci apparaît dans un miroir, se révèle ainsi le secret d’une relation adultère. Durant ces premières minutes, l’artisan Irving Rapper se distingue par ses nombreux mouvements élégants et discrets, autant de gestes destinés à camoufler les origines théâtrales de son intrigue. Seuls les plans de la cabine sont fixes, la séquence étant par essence plus immédiatement cinématographique. Véhicule pour sa star, Bette Davis, qui adopte un étonnant accent anglais, Another Man’s Poison multiplie les rebondissements (adultère, braquage, meurtre…) durant son premier acte. La réalisation, quant à elle, multiplie les niveaux de lecture à l’image, entre profondeur de champs et zones cachées se révélant brutalement. Dans ce récit à tiroirs où le vétérinaire prend la place du détective, ses apparitions, à la manière d’un Columbo, ponctuent savoureusement les séquences. Dans une logique joueuse, l’héroïne écrivaine prend le nom d’un personnage de ses romans avant d’orchestrer une réjouissante mise en abyme. Elle « écrit » et met en scène son crime, tandis que l’inconnu joue bientôt un personnage, celui de son mari défunt.

Another Man’s Poison © Les Films de l’Atalante
Le principal atout d’Another Man’s Poison demeure son personnage principal : une femme cynique, amorale, séduisante, manipulatrice et parfaitement sûre d’elle, auquel le titre français (Jezebel) renvoie évidemment. Bette Davis détourne avec jubilation la figure classique de la femme fatale, au point que le long-métrage perd une partie de sa force dès qu’elle disparaît de l’écran. Moteur du récit et de la mise en scène, l’ensemble donne l’impression de faire du surplace en son absence. Heureusement, Irving Rapper sait retomber sur ses pieds dans la dernière ligne droite, concluant sur un gros plan final empli d’ironie, immortalisant le visage de sa comédienne. Comme si le film avouait finalement que son véritable enjeu n’était pas tant son intrigue policière que la célébration de sa star. Le crime n’y devient, jusqu’à son ultime plan, qu’une affaire de mise en scène.
Reprise en salle le 15 juillet 2026
Lewis Gilbert – Cast a Dark Shadow (1955)
Avant de signer ses films les plus célèbres dans les années 60 et 70, Alfie le dragueur (1966), ainsi que trois James Bond, On ne vit que deux fois (1967), L’espion qui m’aimait (1977) et Moonraker (1979), Lewis Gilbert a eu plusieurs vies de réalisateur. Il est apparu devant la caméra (The Divorce of Lady X), il a assisté Alfred Hitchcock sur La Taverne de la Jamaïque avant de réaliser des documentaires durant la Seconde Guerre mondiale pour la Royal Air Force et la U.S. Air Corp Film Unit. Dans la fiction, le film de guerre devient rapidement son genre attitré, mais il sait s’en éloigner en adaptant romans et pièces de théâtre. C’est ainsi qu’il transpose en 1955 Murder Mistaken de Janet Green à partir d’un scénario de John Cresswell. Edward Bare (Dirk Bogarde) est un jeune homme qui use de ses charmes pour épouser une riche veuve plus âgée. Il maquille son assassinat en accident. Mais lorsqu’il découvre qu’il ne touchera pas l’assurance, il cherche une autre victime…

Cast a Dark Shadow © Les Films de l’Atalante
L’ouverture dans un train fantôme alternant gros plans du visage de Dirk Bogarde et des surgissements destinés à effrayer dans une ambiance nocturne crée un trouble initial. Comme si Lewis Gilbert s’amusait à convoquer le gothique britannique, annonçant déjà certains codes que popularisera bientôt la Hammer. Ce prologue en trompe l’œil précède un changement d’humeur et de décor, même si, de par son postulat, l’horreur est latente, d’autant que le manoir dont va rapidement hériter le protagoniste peut avoir des airs de malédiction et se référer implicitement au genre. C’est pourtant plutôt vers la comédie cynique que tend le réalisateur, s’inscrivant dans les pas des comédies noires de Robert Hamer ou Alexander Mackendrick. Cast a Dark Shadow (traduit par chez nous L’Assassin s’était trompé) s’amuse gentiment des apparences, le séducteur meurtrier est un ignare qui ne connaît pas les bonnes manières et échoue dans ses plans par ignorance. La légèreté et la politesse ont dès lors des airs de leurres sournois qui le trahissent peu à peu. Confiant dans la solidité de son matériau d’origine, le réalisateur laisse apparaître ses racines théâtrales sans réellement chercher à s’en détacher, se contentant le plus souvent d’une approche fonctionnelle. Les variations de décors demeurent limitées, Gilbert préfère laisser aux acteurs l’espace nécessaire pour s’approprier le récit et ses dialogues. C’est paradoxalement quand il s’en éloigne (la première et la dernière séquence) qu’il tire son épingle du jeu, flirtant avec l’horreur et l’action, préfigurant certains mouvements ultérieurs de sa carrière. Ces limites mises de côté, il signe un long-métrage agréablement joué et toujours divertissant. Une sorte de film noir désacralisé, contaminé par l’esprit des comédies d’Ealing Studios : l’ironie constante désamorce toute tentation tragique, tandis que son criminel, bien loin d’être un génie machiavélique, apparaît comme un individu faillible, souvent proche du ridicule.
Reprise en salle le 22 juillet 2026
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