Bette Gordon – « Variety ».

 

Variety, premier long métrage de Bette Gordon, ressort dans les salles parisiennes et c’est une heureuse initiative. Sélectionné au festival de Toronto en 1983 et à Cannes l’année suivante, il bénéficia d’une diffusion très restreinte aux USA avant de complètement disparaître. Flirtant trop avec la pornographie pour les féministes, sans doute pas assez pour d’autres, qui espéraient se rincer l’oeil, suivant de façon lâche les codes du film noir mais nimbé d’une lumière rouge très années 80, héritier de la Nouvelle Vague comme de la scène punk, Variety était sans aucun doute déroutant. Le regain d’intérêt actuel pour les femmes cinéastes offre une seconde vie à cette oeuvre audacieuse, construite autour  du thème de la fascination.

Christine (Sandy Mc Leod, parfaite dans sa malléabilité plastique, évoquant tour à tour la gentille blonde très “girl next door” et la  starlette sexy typique des années 80) vit à New York. Fauchée, elle accepte un travail de caissière au Variety, un cinéma porno. Elle n’est pourtant pas « ce genre de fille ». Une des premières scènes la montre dans les vestiaires de la piscine bavardant avec son amie Nan ( la photographe Nan Golding, encore inconnue mais que la série photo The Ballad of Sexual Dependancy, contemporaine du film, allait  bientôt rendre célèbre). Elle lui emprunte son rouge à lèvres, dont le nom est Sin City -tout un programme, évidemment- et avoue en mettre juste pour “faire comme sa mère”. Ce à quoi Nan répond qu’elle, précisément, veille à ne rien faire comme sa mère.“Otherwise, I’d be a fucking librarian” (que les prudes sous-tires français traduisent par « Sinon, je serai [sic] une bibliothécaire”). Ce premier dialogue est une variation féminine autour du “locker room talk”, ce bavardage de vestiaires associé à une virilité vulgaire et décomplexée. Il présage de l’inversion des codes visuels et langagiers qui seront à l’oeuvre dans le film. Le décor ( des casiers rouges) ainsi que la mention du rouge à lèvres donnent en outre la dominante chromatique du film. À la photo, Tom DiCillo, en collaboration avec John Foster et Bette Gordon elle-même, fait de cette couleur la matière plastique première de Variety. Et c’est magnifique. Le rouge est omniprésent. C’est la couleur des lieux interlopes et des porn shops mais aussi celle des phares des voitures la nuit; celle des néons et des vêtements que l’héroïne porte; celle, même, des canards laqués dans les vitrines de Chinatown! 

La jolie blondinette, enfermée dans son cube de verre dont on ne sait s’il la protège ou l’expose aux regards, entourée d’affiches sulfureuses et d’hommes venus voir des films érotiques, pourrait être en danger. La scène d’ouverture, qui nous la montrait nageant dans la piscine puis dirigeait notre regard vers son entrejambe en mouvement, l’avait comme d’emblée jetée en pâture, offerte à nos pulsions voyeuristes. Mais Christie n’est pas une énième victime du désir masculin et de l’industrie pornographique. Car de sa boîte de verre elle peut aussi regarder les hommes. Et du hall dans lequel elle fume sa cigarette ( ce sont les années 80, un autre monde…), elle entend les gémissements et autres dialogues érotiques qui, loin de l’effrayer, la fascinent. Ils vont lui permettre de rencontrer son propre désir. Elle s’aventure toujours plus loin:  elle entre dans la cabine de projection, puis dans la salle. C’est elle qui regarde désormais.  Elle se regarde beaucoup aussi, modelant son apparence, prenant possession de son corps, substituant en imagination son visage et son corps à ceux des actrices projetés sur l’écran. Fascinée par un client d’âge mûr toujours bien mis (Richard Davidson, que Gordon a engagé pour sa ressemblance avec Michel Piccoli !), persuadée qu’il joue un rôle dans un racket mafieux sur lequel son petit ami journaliste est en train d’investiguer, elle le prend en filature. Nous sommes alors conviés à un parcours new-yorkais ( réel ou fantasmé ) qui entre en résonance avec notre imaginaire cinématographique. Grâce au regard de Christie, rendu désirant par les projections du Variety, nous parcourons ces lieux que le cinéma a su rendre désirables et familiers (Grand Central, les diners, le métro, Chinatown, les motels borgnes, le Bronx). Nous explorons aussi des confins qui nous sont plus étrangers: le marché au poisson de Fulton, Asbury Park. Il ne s’agit pas d’une errance comme dans beaucoup de films conjointement new-yorkais et féminins, mais bien d’une chasse. Plusieurs fois, Christie tourne littéralement autour de sa proie masculine, qu’elle finira par tenter de piéger, telle une femme fatale de film noir. 

Le propos est provocateur: dans Variety, la pornographie n’asservit pas la femme; elle lui révèle la puissance de ses désirs et lui permet d’explorer des zones jusque là inconnues. Dans un court dialogue avec un client, Christie s’enquiert de son choix de film : “What do you want to see? The Unseen?“. Bien sûr! Amy Taubin analyse l’ouverture et le plan sur l’entrejambe de Christie comme le signal de cela: “l’entrée dans une zone cinématique interdite”. Cette exploration ne peut se faire que dès lors que la femme échappe au “male gaze” et devient elle-même sujet regardant.

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Ce que dit également le film, c’est que les espaces sont poreux. L’appartement de l’héroïne se transforme au fil du temps pour ressembler de plus en plus au monde du Variety. Comme dans la piscine de la première scène, Christine est en immersion dans le monde new-yorkais du lower East Side, dont il est illusoire  de vouloir la protéger. La caisse de Christie n’est pas une île. C’est une surface vitrée – elles abondent dans le film- sur laquelle se reflètent la rue et les affiches du cinéma. Un écran. 

Mais la caisse est surtout, avec le hall, un espace liminaire dans lequel parviennent le bruit des projections. Le son, qui traverse et relie les différents espaces, est un élément crucial du dispositif d’amorce et de contamination du désir. Le répondeur de Christie, d’abord encombré de messages de sa mère ou de son propriétaire, devient mystérieusement le véhicule de discours salaces. Pour la jeune femme, l’expression verbale du désir une arme aussi puissante que la confiscation du regard. Dans d’incroyables scènes qui sont comme de petites performances en même temps que des réminiscences gordardiennes, Christie raconte à son petit ami (elle récite, en fait) un film pornographique qu’elle semble inventer. Il est gêné, se mure dans le silence, écoute à peine, ou joue au flipper ( la caméra, épousant le regard féminin, s’attarde sur ses fesses!)  tandis qu’elle devient comme hallucinée. Alors que, la comprenant de moins en moins, il tente de la circonscrire dans des lieux clos familiers (la voiture, le restaurant), elle s’échappe et affirme qui elle est par la parole. C’est ma vie que je te raconte, lui dit-elle lorsqu’il lui demande pourquoi elle se livre à ce petit jeu. 

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Ces passages doivent beaucoup à Kathy Acker, qui a oeuvré au scénario à partir d’un récit largement autobiographique de Gordon. Cette auteure et activiste s’était fait une spécialité de petites histoires pornographiques à la première personne qu’elle déclamait lors de  performances privées. D’autres fois, elle jouait Don Quichotte ou Les Grandes Espérances en remplaçant les personnages masculins par des femmes.

Variety, belle oeuvre collective et collaborative, est une ode à l’exploration du désir et au cinéma féminins, inextricablement liés.

 

Sortie le 1 juin 2022.

1h40

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A propos de Noëlle Gires

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