Si l’œuvre romanesque d’Antoine Blondin est relativement rare, se limitant à cinq romans auxquels on peut ajouter un recueil de nouvelles (Quat’ Saisons) et une pièce de théâtre (Un garçon d’honneur) ; l’auteur a régulièrement écrit pour la presse, n’hésitant pas à épouser tout l’éventail des tendances représentées par de nombreux journaux, de l’extrême-droite (Rivarol) à la gauche communiste (L’Humanité) en passant par Le Figaro mais en prêtant aussi sa plume à des titres aussi divers que Elle, Arts ou L’Équipe. A une époque où le sport national favori est de poser des étiquettes sur le front des individus afin de distribuer les bons et mauvais points, Blondin fait figure de dilettante facétieux et l’opprobre qui frappe souvent les écrivains regroupés sous le terme de « hussard » (encore une étiquette !), suspectés de collusion avec l’extrême-droite, ne résiste pas longtemps à la lecture de ses chroniques.

Ma vie entre des lignes est un recueil de textes écrits entre 1943 (l’auteur a alors une vingtaine d’années) et la fin des années 80. Il dessine les contours d’une personnalité attachante et complexe. Dans un texte malicieux écrit à la veille des élections présidentielles de 1974, Blondin se qualifie d’ « indécis heureux », filant la métaphore sportive pour évoquer ses convictions :

« Là, comme ailleurs, je suis très partagé. Je me sens d’extrême droite (une sorte d’ailier) par une conviction qui me vient de la plante des pieds ; l’estomac, qui serait plutôt au centre, crie famine du côté de quelques journaux dont on peut présumer qu’ils ont l’oreille de la majorité actuelle (c’est le paquet d’avants, ou tout au moins avant le paquet) ; le cœur et le cerveau vont à François Mitterrand ; pour qui j’éprouve de la sympathie personnelle (c’est l’ouverture). »

Il ne faut pas voir dans cette profession de foi une posture mais la preuve que ce sont moins les idées générales qui passionnent Blondin que les individus. Au sens le plus fort, c’est un humaniste. Mais un humaniste qui ne voue pas un culte abstrait à l’ensemble de l’humanité pour ensuite dénigrer son voisin mais qui, au contraire, va au contact des personnes pour en extraire la pâte humaine et la complexité en passant outre leurs défauts :

« Aujourd’hui, le prochain manque singulièrement d’égards personnels. Le culte abstrait qu’il voue à l’ensemble du genre lui épargne de sympathiser avec les parties. Ce n’est pas qu’il soit pudique, il est pressé. Pourquoi gâcherait-il sa lessive à tresser des nœuds avec vous ? »

Les textes les plus anciens sont, à mon avis, les moins intéressants. D’une part parce que Blondin adopte une posture pamphlétaire qui lui va moins bien que celle de l’ironie tendre. D’autre part parce qu’en phase avec l’actualité du moment (naissance de la quatrième République, déchirures liées au contexte de la Libération et de l’épuration…) il évoque des événements et des individus n’ayant pas forcément laissé beaucoup de traces dans les mémoires. Cette veine offensive s’estompe par la suite même si l’auteur se permet quelques railleries (plutôt très drôles) contre Mauriac et qu’il n’hésite pas à attaquer ceux qui viennent piétiner les plates-bandes auxquelles il reste attaché : Jean Dutourd quand celui-ci critique les athlètes et les jeux olympiques ou Jean Cau lorsqu’il a la mauvaise idée de s’en prendre à la cuisine française.

Mais de manière générale, Antoine Blondin déploie son talent pour faire l’éloge de ceux qu’il aime : les écrivains (Marcel Aymé, Paul Morand, Jean Giraudoux, Jacques Perret, René Fallet, Michel Audiard…), les sportifs, évidemment (notamment des cyclistes ou le rugbyman Guy Boniface auquel il consacre un hommage extrêmement émouvant) mais aussi la Callas ou tout simplement les gens de peu qu’il croise lors de ses séjours à la campagne ou lors de ses tournées dans les bistrots. La beauté du style de l’auteur fait qu’on dévore ces chroniques même sans rien y entendre au sport (notamment le cyclisme que Blondin suit avec assiduité) et qu’on se régale en découvrant ces mini-récits épiques (parfois) ou drolatiques lorsque l’auteur se pique de jouer la carte du jeu de mot et du calembour. La chronique consacrée à sa découverte d’un récital de la Callas est un régal et dessine joliment la manière dont un néophyte s’ouvre aux charmes de l’opéra. L’œil est vif, le trait acéré et amusé et le tableau extrêmement vivant.

A travers tous ces papiers qu’il consacra aux autres, Blondin se livre mieux qu’une autobiographie l’aurait fait. On reconnaîtra d’ailleurs, au hasard des textes, quelques scènes déjà vues dans ses romans. Lorsqu’il évoque une nuit en garde à vue où, presque clochardisé, il est tiré d’embarras par un Roger Nimier venu l’accueillir dans une grosse auto luxueuse, on se souvient de Monsieur Jadis où il revenait sur cet épisode. Certaines observations sur le fonctionnement des prix littéraires donneront lieu à une nouvelle piquante de Quat ’Saisons. Et lorsque Blondin confesse que, lors de nuits d’ivresse, il a joué au toréador avec des voitures, on est replongé dans la mythique scène de cuite d’Un singe en hiver. Les textes les plus intimes sont, à mon sens, les plus beaux, qu’il s’agisse de ceux où il évoque sa vie dans le Limousin où se mêlent l’amour de la campagne, de la tranquillité et une certaine nostalgie pour les rues et bistrots parisiens ou encore ceux qui décrivent ses expéditions dans les caves. On le sait, l’alcool tient une place prépondérante dans l’œuvre de Blondin, moins comme moyen de fuir la réalité que levier pour faire tomber quelques inhibitions et rapprocher les hommes. C’est dans les douces vapeurs de l’alcool qu’il saisit une certaine chaleur humaine, un désir de communauté élective : « ces escapades m’ont dévoré pas mal de temps et d’énergie, elles m’ont un peu abimé le portrait, je ne le regrette pourtant pas trop. »

Au bout du compte, ces chroniques de Blondin dresse un passionnant tableau en creux de l’évolution de la société française de la seconde moitié du 20ème siècle : à la fois la fin d’un monde détruit par la seconde guerre mondiale et l’avènement d’un nouveau type de société plus mécanisée, plus individualiste où l’auteur cherche néanmoins quelques îlots préservés (la littérature, le sport, les bistrots). Chez lui prédomine un sentiment d’attachement à l’Homme et aux rapports directs et chaleureux, à mille lieues des idéologies et des déclarations de principe. Un sentiment qu’il exprime à merveille lorsqu’il se désole d’une certaine déréliction des rapports humains :

« Certes, il honore en vous une parcelle de la conscience universelle, mais il vous connaît trop bien. Qu’il soit contrôleur d’autobus, receveur des postes ou médecin traitant, pour lui, vous êtes du lot. Il sait vos opinions à travers les statistiques, vos sentiments à travers Kinsey, et que, de toutes manières, vous obéissez aux immenses réflexes conditionnés, déterminés dans de sombres laboratoires, où l’homme descend du singe pour retourner au cobaye.

Je n’exige pas que le receveur m’appelle chéri ou que le chirurgien me flatte à l’encolure pour me persuader que s’il va me faire du mal, c’est pour me faire du bien. Laissons ces gentillesses aux doux vétérinaires. Je voudrais simplement qu’il fasse plus chaud dans ce siècle.« 

 

***

 

Ma vie entre des lignes (1982) d’Antoine Blondin

Éditions La Table ronde (2022), La Petite Vermillon n°495

ISBN : 979-10-371-1013-8

504 pages – 11,20€

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A propos de Vincent ROUSSEL

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