Dans ce duo de coups de cœur, l’apocalypse social par l’enfermement d’un système bureaucratique ou communautaire utilise le regard en medium de la suspicion et surveillance d’un individu solitaire. Les deux films partagent aussi la notion de cycle et de recommencement, pouvant être vus d’un côté comme une fatalité, de l’autre une opportunité de renaître.

32è l’Étrange Festival – affiche
https://www.etrangefestival.com/2026/fr/program
Programme n°5 Suspicion : 02/09 • 22h & 03/09 • 19h30
- Flock de Mac Nixon (Pays de Galles, Royaume-Uni)
- Burned Cans For Aluminum Children de Robert Kleinschmidt (États-Unis)
- Switch Off de Sandeep Francis (Inde)
- Demandeur El Aspirante de Sam Orti (Espagne)
- You Must Be Rachel de Jared Evan (États-Unis)
- Fačuk de Maida Srabović (Croatie, Slovénie)
- Histos de Arvid Klapper (Allemagne)
- Good Manners Buenos Modales de Lulú Carmela (Uruguay)

32è EF – Demandeur El Aspirante de Sam Orti
Demandeur El Aspirante de Sam Orti : Un fonctionnaire découvre sa mission quotidienne : le refus systématique à toute requête par un tampon rouge, jusqu’au jour où il sera obligé d’utiliser son tampon vert d’approbation si un demandeur venait à lui présenter tous les formulaires dûment remplis.
Le vertige de la bureaucratie est un puits sans fond d’inspiration pour toute satire ou dystopie, des œuvres cultes poppent dans notre cerveau, telles que Le Procès ou Brazil ayant brillamment mis en scène la mécanique déshumanisante d’un système anéantissant le libre arbitre et l’autonomie individuels.
Orti nous livre sa propre vision suite à un cheminement personnel depuis plus de 20 ans dans l’animation, émaillé de plusieurs courts convoquant le cinéma de série B, le fantastique, l’horreur globalement, mais également plus localement le cinéma espagnol costumbrista et l’esthétique cañí, jusqu’à son acmé avec le long-métrage Pos eso, qui fut un échec commercial, mais tournant artistique dans son approche après avoir vu Mad God de Phil Tippett. Il reprend alors les courts-métrages avec Rutina: La prohibición l’emmenant vers une science-fiction rétro-futuriste, à l’atmosphère dystopique, un univers plus sombre et moins lié au folklore espagnol, dont El Aspirante est l’aboutissement.
Le cinéaste ne renie pas pour autant tout ce qu’il produisit auparavant dans la stop motion, son Vicenta était un hommage au Vincent de Tim Burton, et parmi ses influences et idoles, on compte les iconiques Ray Harryhausen, les frères Quay, Jan Švankmajer, le Studio Aardman, et parmi ses compatriotes Pablo Llorens, les frères Díez de Pasozebra et Pancho Monleón de Truca Films.
Son ambition était de sortir du cliché pesant sur l’animation la cantonnant à un medium pour jeune public, alors que son goût est orienté résolument vers des problématiques adultes, et quitte à créer un univers de A à Z, en mettant la main à la pâte, sa direction artistique et la conception de l’animation devaient refléter cette inclination plus obscure, en concevant tout et ne se facilitant pas la tâche, comme d’autres studios où une bonne partie de l’animation est dorénavant standardisée et passée à l’I.A. depuis belle lurette.
Cela ne lui interdit ni l’absurdité, ni le comique pour autant, au contraire Demandeur dissèque l’appareil arbitraire non sans humour (noir) par son art total : les charadesigns des personnages ont une allure grotesque, soumis à un raccordement par pneumatique, la répétition machinale des mouvements et des activités, le dédale de procédures pour la réunion de tous les justificatifs, l’enfer de l’incompréhension administrative face à des employés récalcitrants, le décor carcéral, tout concourt à l’aliénation jusque dans les moindres détails (notamment le formulaire avec son intitulé suggérant le nom du camp de Sobibór).
C’est au moment de cette bascule lorsque le précieux sésame est enfin octroyé, accompagné d’un sonnant « Habemus papam » que la mécanique semble s’enrayer, du moins c’est ce que l’on croit, car pour tout quidam cherchant à s’émanciper, cette Matrice crasseuse rappelle qu’on est éjectable et que chacun·e est interchangeable et participe à sa manière à ce que cela perdure perpétuellement.
Ce qui est très troublant, en ayant assisté dans la même technique animée à l’ascension fulgurante de Takahide Hori 堀貴秀 avec ses Junk Head ジャンク・ヘッド et JUNK WORLD, est de constater toutes les similitudes artistiques, jusqu’à employer un langage quasi universel d’onomatopées et bruitages buccaux, même la ritournelle de la ligne de basse rappelle la monotonie de ces vies kafkaiennes dans le monde foutraque du réalisateur japonais (sans l’aspect BDSM et scato). Mais ce·lle·ux ayant été enchanté·e·s par ce dernier, ne seront donc pas dépaysé·e·s par ce microcosme infernal, et constateront toute la pertinence réaliste du propos du Valencien s’efforçant par son animation à mettre en valeur la singularité de chacun·e dans cet espace oppressant.

32è EF – Fačuk de Maida Srabović
Fačuk de Maida Srabović : Merveille parmi les merveilles que ce ‘bâtard’ ou ‘enfant illégitime’, insulte en dialecte kajkavien. Ce tout premier film de Srabović, dont elle en signe le scénario et la production, est inspiré de son propre grand-père abandonné lorsqu’il était enfant, elle imagina ainsi l’époque conservatrice de sa famille comme un tableau de peinture primitive et réfléchit à cet abandon par son arrière-grand-mère.
Ici aussi on vit une éclipse solaire, celle de l’intelligence par l’obscurantisme et les superstitions rurales renforcés par une bigoterie rance. On vous met tout de suite dans l’ambiance brutale par la noyade de chatons jetés dans un sac à la rivière. Angle intéressant dans ce récit féministe par une réalisatrice est qu’il n’y a pas que le patriarcat toxique aliénant les femmes, la violence sociale et collective est perpétrée par les femmes du village, comme d’un seul corps et d’une seule voix qui épient et ragotent sur la fille-mère enceinte, prête à accoucher. Sans doute le bémol à ce portrait est cette binarité manichéenne entre cette protagoniste aux traits angéliques et les clichés de commères enlaidies et malveillantes, la communauté contre un individu isolé et stigmatisé, on est donc loin de la sororité post #MeToo…
Pour cette œuvre originellement intime, la jeune cinéaste convoque les codes de la folk-horror, dont les motifs apparaissent en nombre avec une grande force symbolique : ces mégères souvent représentées par leurs yeux en synecdoque de leur multitude collégiale, une nature magnifiée aux couleurs bigarrées et pourtant inquiétante , le règne animal (bétail, insectes dont le papillon, animaux de compagnie, puis l’œuf et la pomme dans une logique métaphorique de loi de la nature), où le plus puissant domine, et vainc.
Cette pomme en allégorie du péché et sa tentation, avoir un enfant illégitimement, remonte à l’essence de la Chrétienté, ainsi honte et culpabilité perpétuées surtout auprès des femmes depuis deux millénaires sont inoculées à notre protagoniste, dont la peur s’accroît à mesure que le terme de sa grossesse approche. L’animation cut-out des papiers découpés et la 2D amplifient l’oppression et la claustration opérant sur la jeune femme, un soin particulier est porté sur son environnement déformé et les couleurs contrastées, comme sa perception terrifiée de cette chasse aux sorcières dont elle est le sujet.
Ce qui est le plus sublime dans sa mise en scène est d’avoir combiné son propre imaginaire et sa sensibilité, tels des clins d’œil aux fameux retables de Jérôme Bosch, mais surtout l’intégration des tableaux de Mijo Kovačić, peintre naïf croate. Ce sont d’ailleurs les seules incursions masculines du film. Ce dernier permet alors de le découvrir, certes déjà mondialement connu dont les premières expositions internationales se tinrent dès 1964, mais pas forcément de tout le public du festival. Son tableau « La fosse » résonne avec le vécu traumatique de la famille de Srabović, et la réalisatrice s’en saisit pour en faire un devoir de mémoires individuelle et collective en situant son paysage dans la campagne de Podravina, dont le peintre était originaire.
Malgré que ce soit une cinéaste émergente, elle a déjà une longue carrière derrière elle, en l’occurrence en montage pour l’audiovisuel (films, séries, télévision et clips). C’est depuis 2020, qu’elle s’est tournée vers l’animation et l’illustration, tout cela nourrit sa direction artistique et le rythme qui infusent Fačuk de la plus belle des manières.
Ce magnifique film démontre le champ des possibles qu’elle peut offrir, une invitation à suivre sa créativité artistique foncièrement personnelle et inventive, et il mérite toute sa place dans cette compétition.
Coups de cœur mettant en lumière certains films du programme, mais n’occultant pas la qualité du reste du programme qu’on vous invite à découvrir dès mardi soir ! (billetterie)
Chaque programme est présenté deux fois, et le public peut voter à l’issue de chacune de ces projections, afin de remettre le Prix du Public 2026, divulgué lors de la soirée de clôture le samedi 12 septembre à 20h en salle 500, et nouveauté : reprise du Palmarès juste après samedi 12 septembre à 21h en salle 100 !
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).