Partant de l’hypothèse que le défunt père de Christine lui aurait laissé une lettre avant de mourir, Jean Baron-Lajous – réalisateur du film – se propose de l’accompagner la récupérer chez sa mère. Dans une voiture d’emprunt, les voilà partis dans un voyage riche en révélations sur leurs parcours de vies cabossés par les drames respectifs.

La quête de Christine fait écho à celle de Jean. Avant de suicider, son père lui a laissé une lettre intitulée Gouffres et merveilles. Jean n’a pas encore eu la force de la lire, il le fera lorsque Christine aura terminé sa recherche.

Christine a accepté de  livrer son histoire à la caméra de son ami Jean à une condition : celle d’être un personnage de fiction. Ne voyons pas dans ce geste une quelconque coquetterie ou la manifestation d’un nombrilisme exacerbé. Jouer son propre rôle va lui permettre d’être plus libre dans l’histoire qu’elle veut nous raconter, plus libérée pour livrer ses traumas. Un moyen aussi de savoir dire à stop à la caméra lorsqu’il faudra se  protéger.

Le cadre « fictionnel » du récit permet, en partie,  au documentaire de s’émanciper du cadre imposé des confessions face caméra. Des aléas – comme la panne de voiture – viennent ainsi perturber la linéarité des échanges.  Tenter de percer un mystère, (re)construire une histoire en partant à  l’aventure, en prenant comme point de départ simple document,  Gouffres et merveilles adopte une démarche similaire – avec une structure moins complexe, cependant – à celle de Zabou Breitman dans son très touchant et troublant documentaire Le Garçon en l’occurrence, la photo d’un inconnu. Le dispositif permet de revivre son histoire gré des nouveaux éclairages, questionner le mécanisme de la mémoire.  Quelle est la part qui relève de faits réels et celle liée à la force des émotions, aux douleurs ? Durant son enfance Christine a subi des violences de la part de sa mère. Elle n’a plus de contact avec elle  depuis plusieurs années. La revoir pour récupérer la lettre est une occasion non pas de lui pardonner mais pour tenter de mieux la comprendre.

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Sur la route, entre les deux amis les échanges sont toujours spontanés, quelques fois animés, toujours sincères. L’émotion qui ne manque pas de surgir dans le secret des confessions intimes ne tourne jamais au pathos. Une dose d’humour, un cut bien venu, pour éviter ce type d’écueil.  La démarche réflexive prend une portée universelle : personne ne cogne plus fort que la vie, trébucher, se relever, avancer de nouveau en espérant un avenir plus radieux, c’est notre lot commun. Sans aucun surplomb, le film n’attend pas donner de leçons pour autant.

En plus d’être de  courte distance, circonscrit dans une petite partie du sud-est de la France, ce road-movie semble à dessein faire du surplace. Durant les trajets, très difficile, voire impossible  de reconnaître les lieux traversés, la caméra se concentre sur l’intérieur du véhicule, laissant le pittoresque des paysages littéralement de côté. Cependant, « On dirait le sud, le temps dure longtemps », grâce à une photographie qui fait la part belle aux chaudes lumières, aux douces lueurs du crépuscule. Des fac-similés de films super 8 viennent nourrir une atmosphère qui se veut intemporelle. La mise en scène s’appuie sur une esthétique soignée qui rend ce voyage à deux très agréable.

On peut  regretter que certains sujets restent quelque peu en surface. Notamment ceux liés à Jean Baron-Lajous. En tant qu’homme écorché par la mort de son père. En tant qu’Ami et/ou amoureux de Christine, ? Le réalisateur demeure bien plus pudique que son personnage féminin. Néanmoins, après des documentaires abordant des dysfonctionnements sociétaux,  le dernier en date, Hors-service, donnant la parole à des démissionnaires du service public,  Jean Baron-Lajous nous offre une balade tout en délicatesse,  moins sombre que son sujet ne pouvait le laisser penser.

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A propos de Jean-Michel PIGNOL

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