Dans ce trio de coups de cœur, il y a comme une impression qu’à l’intérieur fourmillent des pulsions qu’il faut expulser à l’extérieur. L’ordinaire et le quotidien, le plus terrifiant est quand cette apparente normalité est une façade et qu’il faut composer avec une inquiétante étrangeté seul·e à seul·e dans l’intimité ou face au regard inquisiteur des autres. De même que la domesticité, lieu supposé de la tranquillité et de la sécurité, s’avère menacée par les fantasmes et désirs qui se révèlent, et opère un déplacement de l’home invasion à l’escape home afin d’assouvir son obsession et s’offrir une échappatoire libidineuse au réel mortifère…

32è l’Étrange Festival – affiche
https://www.etrangefestival.com/2026/fr/program
Programme n°1 Chassez le (sur)naturel… : 02/09 • 17h & 05/09 • 15h
- A Stable marriage de Josephine Decker (États-Unis)
- Mancave de Fredrik S. Hana (Norvège)
- Eclosion Eclosión de Luis Morillo (République Dominicaine)
- Charlie is not a boy de Pol Kurucz (France, États-Unis, Hongrie)
- Feedback de Nico van den Brink (Pays-Bas)
- Insecticide Insecticida de Paula Gallego González (Espagne)
- CALM, le dernier conte de Horacio Quiroga CALM, el último cuento de Horacio Quiroga de María Ruisánchez Ortega & Álvaro León Rrodriguez (Espagne, Argentine, Mexique)
- I Walked Through The Wall de Pablo Larcuen (États-Unis, Espagne)

32è EF – A Stable marriage de Josephine Decker
A Stable marriage de Josephine Decker : Alors qu’un homme rentre de ses courses dans une banlieue pavillonnaire, un surgissement furtif dans le cadre fait apparaître sa femme à moitié dénudée et portant une queue de cheval à la taille, elle l’attend pour du pony-play dans leur jardin. D’abord surpris, il poursuit comme si de rien n’était avec des questions anodines d’une très grande banalité qui la font s’effondrer en larmes. Pourtant, elle reprend du poil de la bête immédiatement (c’est là qu’on aime les expressions idiomatiques permettant des métaphores quasi littérales), saisissant qu’il doit se prendre à son jeu, le mari se conduit alors comme un cavalier avec elle.
Tout est jeu : la femme avec l’homme, l’homme avec la femme, la réalisatrice avec le public. Ça passe ou ça casse, selon vos limites dans les tabous, mais Decker décide d’aller jusqu’au bout de sa fantaisie, et grand bien lui fasse. Co-écrit, co-produit et joué par Kristin Slaysman, il est évident que ce fantasme sexuel avec des gestes directs et crus sur grand écran avec female gaze n’aurait pu voir le jour sans la contribution active et participative de Slaysman.
Et bien que l’interprétation des acteurs soit convaincante, le sérieux de leur prestation est désamorcé par l’humour en permanence : en commençant par le jeu de mots du titre, valsant entre la stabilité (présupposée) de la conjugalité et un mariage à l’écurie, puis par la connivence dans le jeu de rôles du couple, sa façon de se tourner autour et de se séduire pour un total lâcher-prise érotique, ensuite par la musique digressant vers la country offrant une rupture de ton hilarante, et enfin le vis à vis avec le voisinage du lotissement, donnant à voir en place publique l’intime.
Si vous n’aviez pas été des nôtres lors de la mémorable projection d’Être cheval en 2016 ou n’êtes pas adeptes de cette pratique BDSM, vous risquez en effet d’être désarçonné·e·s. Le récit questionne le désir et sa frontière morale qui ne serait pas à franchir, à un moment donné l’homme estime qu’ils se sont suffisamment amusés, enfin surtout lui quand il a joui, mais sa femme persiste. Que faire ? Qui est le plus libre/libéré dans ce couple ? (la Domination/soumission renverse le regard sur le jeu de pouvoir de l’homme/de puissance de l’animal) Est-ce cela la maritalité ? Une femme décidant d’assouvir son fantasme ? Tant qu’il pimente la vie sexuelle de son époux ? Et qu’advient-il si cela devenait un mode de vie pour elle ? La séquence finale avec une caméra subjective donne une piste.
La cinéaste est curieuse de tout, s’est nourrie de plusieurs disciplines et types de mises en scène, ce qui donne une carrière éclectique entre fictions & documentaires, courts et longs-métrages, dans un va et vient très libre, la caméra ici épouse cette agilité, et c’est diablement sexy. À n’en pas douter un film incisif d’une réalisatrice libertaire.

32è EF – Insecticide Insecticida de Paula Gallego Gonzáleza
Insecticide Insecticida de Paula Gallego González : Déjà que la vie d’un insecte n’est pas bien longue, la réalisatrice nous expédie directement dans le Pandémonium de l’entomofaune. Ce film de fin d’études dans le cadre du Máster en Animación de l’Universitat Politècnica de València est une fable visuelle reprenant le déroulement d’un récit d’apprentissage. De la naissance de l’insecte Dasnein voulant sortir de son monde étriqué, afin de pénétrer au sens littéral un paradis artificiel, par l’entremise de Panium un écran saturé d’images, Dasnein comble alors ses envies lubriques jusqu’à l’annonce évocatrice du titre funeste du film.
L’attirance pour Panium et la consommation insatiable d’images par Dasnein lui sont donc fatales, tel un hommage à Videodrome de Cronenberg, cette animation expérimentale convoque tous les moyens pour cette descente en Enfer. D’abord en distinguant deux espaces pour lesquels une technique est associée : la stop motion devant Panium avec des couleurs criardes et un éclairage blafard de l’écran, puis derrière Panium, la 2D dans un tourbillon foisonnant de dessins et peintures, où les succions, pénétrations, gesticulations et va et vient se télescopent, et n’ont pas l’air de donner du plaisir aux partenaires de jeux pervers de Dasnein, la chair semble triste, et le montage de plus en plus frénétique avec force gros plans débouche à la létalité de cette débauche. Les dissonances sonores et la musique ont été conçues par des étudiants de Berklee et contribuent à ce chaos sensoriel.
Avant son passage dans Panium, Dasnein existait de toute la matérialité de son corps grotesque, jusqu’à se dissoudre intégralement dans le néant, comme vaporisé. C’est un peu en grands sadiques que sont les humains, comme s’ils faisaient miroiter aux insectes qu’ils ont fait pulluler avec le changement climatique, toutes les petites peaux à piquer, suçoter et se repaître, pour les exterminer aussitôt à coups de spirales mortelles… Barbare.

32è EF – I Walked Through The Wall de Pablo Larcuen
I Walked Through The Wall de Pablo Larcuen : C’est le retour du cinéaste au court-métrage et à la réalisation sur pellicule (grâce à une bourse de production de Kodak, Neon et Sean Baker), après un détour par le long Hooked Up tourné à l’iPhone 4S en 2013, considéré alors comme une innovation cinématographique à l’époque. Avec ce troisième court, il creuse le sillon du fantastique offrant une solution à chaque problème narré : Tomas est timide, Andy lui apparaît dans Mi amigo invisible ; Manuel se sentant invisible se transforme en éléphant dans Elefante ; et le sentiment de claustration de Cecilia lui fait traverser les murs dans I Walked Through the Wall.
De fait, chaque fois que Cecilia se sent oppressée, elle franchit le mur séparant les deux pavillons attenants, navigant ainsi entre l’esclavage domestique de sa famille et un veuf qui croit voir la réincarnation de sa Maria bien-aimée. Larcuen décline ainsi à nouveau l’isolement et la solitude quotidiens au travers de ces mal-êtres contemporains, ainsi un sentiment se matérialise en une manifestation surnaturelle très concrète.
La mauvaise condition féminine n’est pas récente car traitée de bien des manières dans tous les arts, mais là où il apporte une vision des plus originale est en filmant à quel point que, malgré son super pouvoir, Cecilia demeure à la merci du patriarcat par la servilité attendue d’une mère au foyer et l’exploitation capitaliste qui est faite par Joel son mari et Luke son fils de ce don quelque peu déroutant (suggestion de vol de supérette, braquage de banque…).
Visuellement, on a des indices que quelque chose ne tourne pas rond. Malgré l’aspect vintage du film argentique donnant du grain et l’étalonnage des couleurs celui d’un aspect 1960’s à la direction artistique, on sait bien qu’on est au XXIè siècle par Luke voulant tourner une vidéo de sa mère à publier sur les réseaux sociaux. Ce que l’on croyait de la libération des femmes au XXè siècle n’a pas vraiment eu lieu, surtout dans un pays comme les États-Unis (cf annulation de l’arrêt Roe vs Wade en 2022), d’ailleurs la boisson (véridique) de ‘Squirt’ exigée par Joel peut même être vue comme une petite cruauté envers Cecilia, qui ne doit pas être rendue fontaine grâce à son égocentrique de mari…
Tout cela participe au malaise que le réalisateur nous transmet, et joue de l’absurdité de certaines scènes par des effets comiques : l’insistance de Cecilia à vouloir traverser en inventant des prétextes au début, le son des coups de Cecilia dans le mur compris comme des réponses de Maria au voisin quand il pose des questions à son ouija…
On sent dans le cinéma de Larcuen toute l’empathie qu’il éprouve à l’égard de ses sujets esseulés, il a d’ailleurs envie d’en faire un long métrage, là on est moins convaincu, tellement son court fonctionne très bien, le voir étiré pourrait lui faire perdre en efficacité narrative, mais on ne demande qu’à voir et être conquis·e !
Coups de cœur mettant en lumière certains films du programme, mais n’occultant pas la qualité du reste du programme qu’on vous invite à découvrir dès mercredi après-midi ! (billetterie)
Chaque programme est présenté deux fois, et le public peut voter à l’issue de chacune de ces projections, afin de remettre le Prix du Public 2026, divulgué lors de la soirée de clôture le samedi 12 septembre à 20h en salle 500, et nouveauté : reprise du Palmarès juste après samedi 12 septembre à 21h en salle 100 !
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