David (Niels Schneider) rencontre une inconnue (Léa Seydoux) lors d’un mariage. Il la photographie à son insu, la fantasme, la retrouve inopinément à une fête du Nouvel An, fait l’amour avec elle. Au matin, il se réveille dans son corps.
« Connaître » quelqu’un, le « posséder », le « pénétrer »: autant de représentations de l’acte sexuel que le film d’Arthur Harari, adapté de la bande dessinée co-écrite avec son frère Lucas (Le Cas David Zimmerman, Sarbacane, 2024), questionne. S’unir charnellement, n’est-ce pas plutôt prendre le risque de s’abandonner jusqu’à se déposséder de soi ?
De fait, l’enquête dans laquelle David se lance pour retrouver celle dont il a pris la forme ne fera qu’accroître la diffraction des identités, menant à la tragédie de vies dépossédées, de corps devenus étrangers à eux-mêmes et aux autres. Les inconnues se démultiplient, dans une équation folle où se joue surtout l’inadéquation à soi et au monde.
À l’instar des protagonistes, les motifs initiaux du récit -contamination, body swap- sont soumis à une mutation générique : venus du fantastique, ils deviennent le cœur d’un film âprement réaliste et profondément mélancolique. Changer de corps, c’est faire l’expérience d’un dualisme douloureux. Le grand commandement de l’empathie , « se mettre à la place de l’autre », est, pris au pied de la lettre, un terrifiant vertige.
Comme dans les photographies que David prend du paysage urbain pour en saisir les mutations, le récit superpose plusieurs strates. La plus immédiatement visible est celle du genre. À l’origine du projet de bande dessinée, Lucas Harari dit avoir pris conscience de la place très réduite qu’il avait jusque-là accordée aux personnages féminins, et de la difficulté qu’il éprouvait à se projeter dans un corps de femme. De là est né le projet, pensé comme une expérience du déplacement.
En surface, le film peut se lire comme un brûlot contre la transphobie. Il n’est évidemment pas anodin que, lors de la fatidique fête du Nouvel An, les grandes piñatas contre lesquelles la foule s’acharne soient à l’effigie des principaux croisés de la lutte contre la « culture woke », au premier rang desquels Donald Trump. L’usage des pronoms, l’accès problématique aux toilettes publiques assignées à tel ou tel genre, sont le rappel des débats houleux qui agitent la sphère publique. L’Inconnue, c’est la rencontre explosive de Kafka, Rimbaud et Proust : à l’expérience du « je est un autre » de la métamorphose répond celle d’un corps qui n’est pas «mon genre». Mais la dysphorie a aussi ses enseignements : devenu Eva, David éprouve avec effroi la violence de l’acte sexuel vécu depuis un corps féminin.
Plus souterraine est la question de la judéité. Très présente dans la bande dessinée, elle affleure ici à travers la bien plus vaste question des signes et de ce qu’ils disent, ou ne disent pas, de ce que l’on est. Ainsi sa partenaire s’interroge-t-elle sur le fait que David ne soit pas circoncis. Tout est brisure: l’assignation par l’apparence, le nom, l’histoire familiale, sans cesse se heurte à la possibilité de ne jamais coïncider tout à fait avec ce qui nous désigne. La bande dessinée rappelle que le mot « hébreu » vient de ‘ivri, lié à l’idée de passer, de traverser. L’étymologie résonne évidemment avec le destin de personnages condamnés à circuler entre les enveloppes charnelles. Dans L’Inconnue, l’identité n’est jamais une demeure : c’est une errance. Qui suis-je dans une famille, dans un nom, dans une histoire qui me précède ? Ceux qui me sont les plus intimes sauraient-ils me reconnaître au-delà du visible ? Ces questions font des scènes qui opposent enfants et parents les plus déchirantes du film.
L’Inconnue est finalement un grand film sur l’image : sur notre besoin de fixer les identités dans des apparences, et sur ce qui se passe lorsque ces représentations se mettent à vaciller. Le verre, à la fois miroir, filtre et surface toujours susceptible d’être brisée, constitue un beau motif récurrent. Cadrages et décadrages, découpes abruptes, négatifs, film dans le film, séquences oniriques, références aux grands cinéastes de l’identité (Hitchcock, de Palma), prismes de l’appareil photo ou de la longue vue : tout concourt à nous perdre dans un magistral jeu de mises en abyme.

Le corps de Léa Seydoux est un élément essentiel de cette déroutante composition. Comme Eva pour David, il est d’abord pour le spectateur un pur fantasme. Mais le film nous oblige à le regarder autrement, presque comme si nous le voyions pour la première fois. Dans le reflet d’un miroir, il devient matière à redécouvrir. De son côté, Niels Schneider échappe au personnage romantique auquel le cinema l’a souvent associé. Amaigri, il oppose une silhouette sèche et effacée à celle de Léa Seydoux, plus lourde, portée comme un fardeau.
L’Inconnue est en somme profondément iconoclaste : il déconstruit sans cesse les images qu’il produit lui-même, faisant du spectateur un co-créateur qu’il oblige à reconfigurer constamment ce qu’il voit.
Tout cela pourrait sembler très cérébral. C’est pourtant une expérience profondément ludique et sensorielle que propose Harari, un jeu auquel nous sommes invités à nous abandonner. Rarement aura-t-on eu l’occasion de vivre une expérience de cinéma aussi grisante : notre propre fabrique à images s’active, recomposant la « réalité » derrière l’écran des corps possédés.
L’Inconnue,
couleur, 139 minutes
Sortie le 26 août 2026
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