Larry Cohen – « The Stuff » (1985)

Pape de la série B satirique à petit budget, Larry Cohen est déjà au mitan de sa carrière de cinéaste lorsqu’il s’attelle à The Stuff, en 1985. Créateur de la série Les Envahisseurs à la fin des années 1960, il endosse la triple casquette de réalisateur, scénariste et producteur dès 1972 avec le provocateur Bone dans lequel Yaphet Kotto prend en otage un couple de bourgeois blancs de Los Angeles et réclame une rançon de plusieurs milliers de dollars. L’antihéros devient le révélateur de l’hypocrisie et des contradictions de ses victimes, tandis que le film agit comme un miroir tendu à la société américaine. Ses débuts derrière la caméra le rapprochent également de la Blaxploitation avec Black Caesar (1973), dans lequel Fred Williamson incarne Tommy Gibbs, un gangster qui gravit les échelons du pouvoir à Harlem en affrontant et en faisant chanter les représentants du pouvoir blanc, puis avec sa suite, Casse dans la ville (1973), dans laquelle le protagoniste revient se venger et reprendre le contrôle de son territoire. 

The Stuff © Rimini Editions

Cette première période illustre une volonté de dépasser les codes des genres investis (thriller, film criminel…) pour y insuffler une dose d’irrévérence et taquiner sans détour l’Amérique. La réalisation qui suit, Le Monstre est vivant (It’s Alive), ouvre une autre dynamique dans sa filmographie avec une bascule vers l’horreur à travers le récit d’un bébé difforme et meurtrier. Inspiré par le scandale de la Thalidomide (un médicament ayant provoqué de graves malformations congénitales de 1957 à 1961), il interroge le monstre autant que ceux qui le désignent comme tel. Derrière la figure du nouveau-né meurtrier, Cohen met en cause la responsabilité des adultes, des laboratoires et d’une société davantage préoccupée par le profit que par les conséquences de ses choix. L’horreur devient ainsi une évolution logique autant qu’un nouveau moyen d’exprimer une critique sociale à l’œuvre dès ses débuts. Dix ans plus tard, The Stuff s’inscrit dans le prolongement direct de cette incursion fondatrice. Bien que Larry Cohen dise dans l’un des suppléments avoir eu l’idée sous sa douche, il s’inspire également d’un autre scandale, celui de la présence de cocaïne dans le coca-cola à la fin du XIXème siècle. Rimini qui avait déjà édité Meurtres sous contrôle et L’Epouvante de New-York continue d’exhumer l’œuvre de Larry Cohen avec un Combo Blu-Ray/DVD agrémenté d’un livret.

The Stuff © Rimini Editions

Tout le pays ne parle que de ça, une nouvelle substance au goût irrésistible, baptisée The Stuff. C’est devenu LE dessert à la mode. Agacée, la concurrence charge David Rutherford (Michael Moriarty), un ex-flic aux méthodes douteuses, de découvrir le secret de ce produit miracle. Au même moment, Jason (Scott Bloom), un jeune garçon, constate avec horreur que l’étrange substance est vivante. Chacun de leur côté, ils sont les seuls à comprendre que The Stuff s’empare des corps et des esprits, transformant ceux qui y goûtent en véritables zombies.

L’introduction dans la neige, rappelle implicitement à The Thing en raison de son décor. Mais si Larry Cohen peut, par certains aspects, se rapprocher de John Carpenter, c’est davantage à l’endroit de fictions telles qu’Invasion Los Angeles que se situe la parenté, notamment dans une même férocité satirique. Ce prologue frontal, dans lequel un léger mouvement de caméra précède un déplacement à l’intérieur du cadre, nous confronte à la découverte de la substance mystérieuse qui donne son titre au film et sera l’objet de la contamination. À peine goûtée (et savourée) par les personnages, elle devient déjà l’objet d’une volonté de capitalisation : cette trouvaille ne saurait être envisagée autrement qu’à travers le profit qu’elle semble pouvoir générer. Un changement de décor doublé d’une ellipse introduit l’un des héros : Jason, un jeune garçon dans sa chambre, en pleine nuit. The Stuff est dans son réfrigérateur : elle a pénétré les foyers américains. Premier signe, sinon de danger, du moins d’étrangeté : la substance bouge sous les yeux du petit garçon. S’il n’est pas totalement sûr de ce qu’il a vu, son père, déjà infecté, le gronde et remet en cause sa perception. Nouvelle ellipse et nouvelle rupture : une publicité pour le produit à la mode apparaît et vient entrecouper la progression narrative. Élément de mise en scène à part entière, ce faux spot, qui sera suivi par d’autres, et l’intégration dans les plans d’éléments promotionnels supplémentaires (panneaux extérieurs et intérieurs), tiennent moins de la simple transition que de véritables vecteurs de pollution esthétique appelés à s’intensifier. On peut observer les coulisses d’un tournage, voir apparaître cette publicité sur un poste de télévision quand elle n’envahit pas pleinement l’écran, comme si elle remplaçait le long-métrage lui-même. Cette substance qui pénètre dans les foyers américains pour les intoxiquer arrive notamment par ce biais et par les moyens déployés par les puissants afin de la rendre incontournable.

The Stuff © Rimini Editions

« Enough is never enough » : tel est le slogan utilisé pour vendre et répandre The Stuff. Larry Cohen s’empare de ce principe au point d’en faire l’un des moteurs de sa réalisation. Il renforce la vraisemblance de son postulat grâce à ces spots factices à l’apparence authentique. Dans une économie de temps et d’argent doublée d’une maîtrise parfaite de son dispositif, les courtes séquences s’enchaînent, amplifiant les éléments introduits précédemment et accentuant peu à peu la menace. Le cinéaste s’amuse à regarder la machine à fric s’emballer crescendo. Il pousse même l’ironie jusque dans le surnom de l’un de ses héros, David Rutherford (interprété par son fidèle acteur Michael Moriarty) bêtement surnommé Moe car il adore l’argent (« money » en anglais). Dans cette attaque en règle contre une société de consommation dégénérée, dont la présence récurrente des drapeaux américains vient préciser sans ambiguïté (si besoin était) la nation ciblée, le premier véritable climax est le saccage d’un supermarché. Une séquence cathartique au cours de laquelle Jason se distingue tel un voyant au cœur d’un monde aveuglé. Une question se pose dans cette exposition progressive. La mise en scène est-elle au service du concept, davantage qu’elle ne le transcende ? Pas tout à fait. L’idée est peut-être parfois supérieure à son exécution, mais les plans frontaux, ironiques, et une distanciation ponctuelle dans les cadrages déjouent l’impression d’une approche purement fonctionnelle, essentiellement dictée par le scénario et platement illustrative. Surtout, comme évoqué précédemment, l’inclusion d’un autre langage audiovisuel vient parasiter et contaminer le film lui-même, accentuant la sensation d’une vision formelle plus ample qu’il n’y paraît. Cette efficience et cette dualité esthétique contribuent à rendre très tôt le postulat crédible et inquiétant, sans réellement passer par un principe d’interrogation ou de sidération. Le doute n’est pas tant celui du spectateur, témoin de situations sans équivoque, que celui des différents groupes et individus à l’écran : le trio de héros n’est pas cru tandis que le danger croît. Initialement, le phénomène est principalement observé à travers les réactions d’êtres vivants possédés de l’intérieur, à la manière de L’Invasion des profanateurs (plus tard, Larry Cohen travaillera sur le script de Body Snatchers d’Abel Ferrara). Il se manifeste sur un animal, avant de s’étendre aux humains. Plus tard, la pâte elle-même révèle sa part de monstruosité, notamment lors d’une séquence d’attaque dans une chambre d’hôtel.

The Stuff © Rimini Editions

La dimension corrosive de la satire et son efficacité reposent sur une approche duelle, un savant mélange entre premier et deuxième degré : le sérieux nourrit une tension brute tandis que l’ironie vient régulièrement la remettre en perspective. Larry Cohen ne se contente pas de cibler la société de consommation, entre grands groupes agroalimentaires mal intentionnés et citoyens endoctrinés : il dissémine d’autres pistes avec ce qu’il faut d’humour. On pense notamment à l’entrée en scène tardive mais jouissive de Paul Sorvino dans le rôle d’un militaire patriote qui s’est trompé d’ennemi, aveuglé par sa bêtise, son égoïsme et sa cupidité, désignant inlassablement les communistes, pourtant totalement étrangers à ce qui se joue. Il incarne cette Amérique fière et propagandiste, incapable de regarder sa propre vérité (« Nous n’avons jamais perdu de guerre » dit-il avant qu’on lui demande ce qu’il en est du Viet-nam ) et prête à accepter les mensonges les plus invraisemblables pour maintenir intacte sa puissance de façade. Outre qu’elle permet de découvrir un potentiel comique insoupçonné chez l’acteur, cette apparition parachève la satire tout en contribuant au dénouement.

Dans une ultime pirouette, The Stuff ne disparaît pas totalement mais devient un produit de contrebande. Après avoir fait le bonheur des grands groupes, c’est désormais sur les marchés noirs que sa popularité peut s’exprimer. Le réalisateur crée ainsi une porosité entre le légal et l’illégal, interrogeant malicieusement la frontière ténue entre ce qui est toléré et ce qui ne l’est pas, le délit autorisé et celui pénalisé. Ces pistes thématiques ne prennent toutefois jamais le dessus sur un spectacle soutenu par un savoir-faire modeste, entre dérision et épouvante, qui privilégie l’impact immédiat à l’épate. Ces sous-textes qui affleurent contribuent ainsi à faire de The Stuff un modèle de série B à la fois jouissive, mal élevée et pourtant pas vaine. Des qualificatifs qui peuvent s’appliquer à de nombreuses réalisations de Larry Cohen.

The Stuff fait peau neuve en haute définition chez Rimini, dans une belle copie accompagnée d’un livret et de deux suppléments. Le premier, un long document d’une cinquantaine de minutes repris de l’édition Arrow, Le Stuff, vous n’en aurez jamais assez (Can’t Get Enough of The Stuff: Making Larry Cohen’s Classic Creature Feature), réunit notamment Larry Cohen, le producteur Paul Kurta et l’actrice Andrea Marcovicci. On y découvre des artisans sincères et passionnés. Le réalisateur revendique notamment avoir eu un contrôle total sur son film, tout en révélant certaines stratégies publicitaires qu’il n’a pas pu mener à leur terme, comme l’idée de commercialiser le Stuff en parallèle de la sortie en salle. Il affirme également avoir reçu, pour ce long-métrage, certaines des meilleures critiques de sa carrière. Supplément inédit et exclusif à cette édition, une présentation du film par Mylène Da Silva, de la chaîne Welcome To Primetime BITCH !, revient d’abord sur le parcours de Larry Cohen avant de se focaliser sur The Stuff. Un bonus très efficace, à la fois riche en anecdotes, sourcé, argumenté et synthétique.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Vincent Nicolet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.