À l’origine, il y a un roman, traduit sous le titre La Chasse est ouverte, de David Osborn, écrit en 1973 et publié en France en 1977. Dans la foulée, l’écrivain, aidé par sa femme Liz Charles-Williams, adapte son livre pour le cinéma. Le scénario, sans surprise, est donc fidèle au matériau original, gardant notamment les noms des personnages. Les quelques changements se révèlent même pertinents, traduisant ce qui diffère entre les deux médiums. Osborn réduit l’importance du couple de victimes pour se concentrer davantage sur son trio maléfique. Par ailleurs, tout le début est identique, reprenant même certains dialogues dans un prologue qui fait froid dans le dos et n’a rien perdu de sa force. Alicia, accompagnée de ses parents, se trouve dans le bureau du procureur après un viol collectif commis par trois étudiants. Celui-ci explique en réalité que la victime est tout aussi coupable, reflétant la mentalité patriarcale de l’époque… et d’aujourd’hui encore. Il conseille aux parents de ne pas porter plainte, ce qu’ils feront malgré tout. Mais les jeunes, issus de bonnes familles, sont acquittés.

LA CHASSE SANGLANTE [UHD/BLURAY] – LE CHAT QUI FUME

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Quinze ans plus tard, on les retrouve autour d’un barbecue. Ken, Greg et Art, vétérans du Vietnam, ont fondé une famille avec femmes et enfants. Comme chaque année, ils se préparent pour leur sortie annuelle afin de chasser le gibier. Racistes, misogynes et vulgaires, ils ne sont pas là que pour la chasse, ou sous une autre forme. Ils repèrent un couple, Martin et Nancy, proies idéales à leurs yeux. Ils les kidnappent et les emmènent dans leur repaire habituel. À ce moment-là, le spectateur a certainement deux longueurs d’avance sur les victimes, qui se trompent évidemment sur les intentions de leurs ravisseurs. Martin est persuadé qu’il s’agit d’une histoire d’argent, tandis que Nancy craint d’être le jouet de leurs fantasmes sexuels, ce qui n’est pas faux, mais finalement anecdotique. Leur plan récurrent sert une autre ambition. Dans le roman, les rapports entre Nancy et Martin sont minutieusement décrits, reflétant la psychologie trouble de chacun, en particulier celle de Martin, portrait d’un phallocrate assez minable. Nancy, aussi opportuniste soit-elle, demeure la protagoniste envers laquelle notre empathie est acquise. À l’écran, c’est plus compliqué : aucun des deux n’attire véritablement notre sympathie, conférant à l’ensemble une misanthropie qui valut au film bien des problèmes.

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Interdit dans nombre de pays, La Chasse sanglante est le premier film à être affublé en France d’un classement X, ce qui paraît invraisemblable aujourd’hui. La violence se résume à quelques impacts de balles et geysers de sang, tandis que la sexualité n’est que rarement explicite, laissée hors champ, contrairement à ce qui se passe dans le livre. Ne reste plus comme hypothèse que son atmosphère malsaine, son ton virulent et son antiaméricanisme frontal. Mais, au fond, ce n’est pas une raison. À la même époque, Délivrance et Les Chiens de paille, modèles de référence évidents, n’ont pas subi le même traitement. Longtemps invisible, La Chasse sanglante sort de l’anonymat au début des années 1980 lors de son exploitation en vidéo dans la collection René Château, « Les films que vous ne verrez jamais à la télévision ». Mais, à côté de Zombi et Massacre à la tronçonneuse, le film faisait un peu pâle figure en termes de sensations, ce qui est, avec le recul, très injuste au regard de ses qualités cinématographiques. Une injustice que l’on peut d’ailleurs attribuer à l’ensemble de la carrière de Peter Collinson, formidable cinéaste qui n’a jamais eu la reconnaissance qu’il méritait. Avant de décéder en 1980, à la suite d’un tragique accident de voiture, il réalise en treize ans près de vingt longs métrages, dont certains méritent d’être redécouverts. Son premier, le remarquable La Nuit des Alligators, sorte de brouillon du film qui nous concerne, en fait partie. Tout comme Fear ou l’excellent film de casse L’Or se barre.

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Son style visuel audacieux, se traduisant par un goût prononcé pour les cadrages bizarres, les découpages à contretemps et les ruptures de ton, colle à merveille à La Chasse sanglante, qui tranche d’ailleurs avec l’efficacité hollywoodienne. Si la mise en scène n’est jamais au niveau des films de John Boorman ou de Sam Peckinpah en dépit de son éclatante photographie, elle a pour qualité de surprendre et de ne jamais chercher à copier. Elle possède une personnalité très européenne, ce qui n’a rien d’étonnant étant donné la nationalité du métrage, suisso-espagnol. À ce titre, les scènes d’action ne sont pas les plus réussies, victime d’un montage qui manque de dynamisme. En revanche, toutes les scènes de groupe, à l’intérieur du chalet notamment, installent une tension intense, une angoisse qui ne fait que s’accroître. Le portrait cauchemardesque de ces Américains moyens accentue la dimension anxiogène, voire horrifique, d’une œuvre passionnante, sous-tendue par un discours politique post-Vietnam particulièrement puissant.

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Pamphlet extrême sur une masculinité vicieuse et violente, assimilée au fascisme, La Chasse sanglante n’offre que peu de répit à son spectateur, assistant impuissant aux exactions de ses personnages dans une jouissance permanente. Quand les trois Pieds Nickelés partent chasser, tirant sur tout ce qui bouge sans distinction, le réalisateur aborde avec distance ce moment d’épouvante, insufflant même un humour noir qui nous permet de supporter le massacre en règle. Pessimiste et cruel, le film demeure une œuvre sombre qui croit peu en l’humanité, y compris dans son épilogue, beaucoup plus ambigu qu’il n’y paraît. Au final, personne ne peut ni ne doit être sauvé même si l’épilogue contredit les actions d’un personnage clef (à contrario du roman). Pour crédibiliser la vision du réalisateur et de l’écrivain, il fallait des comédiens à la hauteur. Aucune déception à ce niveau-là. Richard Lynch et John Philip Law sont remarquables en sociopathes, l’un bourru, l’autre séduisant. Idem pour les deux victimes, idéalement incarnées par Cornelia Sharpe et Alberto de Mendoza. Le coup de génie du casting tient toutefois à la présence du charismatique Peter Fonda qui, pour la première fois de sa carrière, joue un méchant, et pas n’importe lequel : Ken, tête pensante du trio de violeurs et d’assassins, petit bourgeois dans la vie et bourreau à ses heures perdues. Sa prestation sensationnelle met en exergue un personnage monstrueux qui n’a jamais paru aussi crédible qu’à notre époque. C’est peut-être en cela que La Chasse sanglante doit sa réussite et sa reconnaissance tardive : il n’a jamais semblé aussi en phase avec la société américaine contemporaine. Et cette pensée fait froid dans le dos.

Totalement inédit depuis sa sortie VHS, La Chasse sanglante fait peau neuve. La copie UHD resplendissante honore la splendide photographie de Fernando Arribas (La Mariée sanglante, La Mort caresse à minuit), esthète de la colorimétrie. En supplément, Le Chat qui fume propose quelques séquences inédites (dont une avec l’acteur espagnol Simón Andreu crédité au générique mais absent du film) et surtout une intervention passionnante de Eric Perreti qui revient longuement sur l’origine du film, soit l’excellent roman de David Osborn.

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