Découvert au festival Grindhouse à Toulouse, The Holy Boy, tout comme Saccharine, Mārama et New Group, parvient à se frayer un chemin dans les salles, ce qui est une bonne nouvelle. Après Piove et A Classic Horror Story, Paolo Strippoli confirme son appétence pour un fantastique rattaché à une tradition littéraire. Il incarne, peut-être à lui seul, une voie singulière au sein du cinéma de genre italien. Il franchit même un cap avec son nouveau long métrage, d’une ambition et d’une sincérité absolues, loin des redites et des franchises. Il prend surtout le risque de s’emparer d’un sous-genre, le folk horror, pour lui conférer une dimension inédite et salutaire, développant ainsi un récit singulier qui frappe avant tout par son implication émotionnelle. L’ouverture sidérante attise notre regard pour ne plus jamais le lâcher, envoûté par la tension et le mystère qui se jouent devant nous. Une femme tente de donner à manger à son bébé, puis s’éloigne et saute par la fenêtre. La scène, courte mais d’une diabolique efficacité, laisse augurer le meilleur pour la suite. Le générique démarre sur les magnifiques paysages de « la vallée des sourires » (titre initial du film), situés dans les Alpes. Sergio Rossetti, professeur d’éducation physique et ancien sportif de haut niveau, débarque dans un petit village de montagne, Remis, pour intégrer son nouveau poste. Il est accueilli comme un prince par les habitants, visiblement sous le charme de cet ex-champion de judo. Sergio Rossetti se montre d’emblée irritable, agressif et peu avenant. Alcoolique et dépressif, il ne fait rien pour s’acclimater à la population, qui pourtant ne réagit pas à ses provocations verbales.

The Holy Boy

Copyright Grindhouse Paradise Pictures

Son comportement toxique n’est pas sans raison, ce qui ne le rend pas moins détestable, car il est filmé sans complaisance, à une juste distance. Il n’arrive pas à surmonter le suicide de son fils, dont il se sent l’unique responsable. Son attitude antipathique crée une dissonance assez atypique. En général, le protagoniste principal se retrouve confronté à l’hostilité des autochtones, qui voient d’un mauvais œil l’arrivée d’un étranger. Or, là, le cinéaste expose un schéma inverse : les villageois sont étrangement bienveillants, d’une patience suspecte devant les débordements du professeur. Comme s’ils l’attendaient pour le guérir d’une longue maladie. Ce dispositif déstabilisant suscite un malaise indécis, signifié par cette empathie déplacée. Il s’avère néanmoins d’une totale cohérence dans le déroulement de l’histoire. Sergio rencontre un élève solitaire, Mattéo Corbin, qui se trouve être le cœur même de l’intrigue. Sans dévoiler tous les enjeux et ressorts dramatiques, The Holy Boy aborde la notion de résilience poussée dans ses derniers retranchements, mais aussi la déresponsabilisation que l’on peut éprouver à la suite d’un traumatisme. Ce jeune lycéen au corps frêle tient tout le village sous sa coupe, consciemment ou non. Il absorbe les souffrances des gens au sens littéral, les vidant de tout affect. Ce déni collectif de la tristesse, perçu comme un don de Dieu, contamine un village qui flotte dans un bonheur insoutenable et surtout illusoire.

The Holy Boy

Copyright Grindhouse Paradise Pictures

Ce n’est pas tous les jours qu’un film, d’horreur de surcroît, s’empare d’un sujet aussi passionnant, à la fois existentiel, philosophique et métaphysique, sur la place de nos émotions dans notre construction intime. Faut-il accepter et vivre avec notre souffrance ou trouver un moyen d’effacer ce qui nous encombre, nous empêche d’avancer ? Le réalisateur choisit de répondre à ce dilemme et donc de trancher. Paolo Strippoli feint  l’ambiguïté pour mieux étayer un positionnement clair qui a aussi si on y réfléchit une résonance politique : ne jamais oublié nous rend plus fort et lucide. En dévoilant ses intentions profonde, ce conte pour adultes mute en pamphlet contre l’obscurantisme et le déni de réalité. Pour autant, il n’a rien d’un tract antireligieux, toujours attentif à ses personnages. Au contraire, il s’inscrit dans une tradition morale où chaque individu doit faire face à ses responsabilités, quitte à souffrir. Le dolorisme n’est pas loin mais par sa sensibilité à fleur de peau, le film ne tombe jamais dans la complaisance.  Le réalisateur finit par humaniser Sergio, anti-héros qui devient de plus en plus attachant, d’autant qu’il est incarné par un comédien formidable, Michele Riondino. De cette nécessité de flécher et harmoniser le récit, le film perd en mystère ce qu’il gagne en cohérence. En assemblant toutes les pièces du puzzle, The Holy Boy s’éloigne par instant de la beauté d’un Wicker Man  habité par un foisonnement de signes, symboles et visions poétiques sans en décrypter systématiquement le sens.  Cette petite réserve n’altère en rien la réussite d’une fable cruelle,  dense et retorse, qui garde sous le coude un certain nombre de questions non-résolues et de zones d’ombre.

The Holy Boy

Copyright Grindhouse Paradise Pictures

En intégrant l’univers du folk horror, le réalisateur creuse des thèmes passionnants. Il observe un village où les habitants sont sereins, apaisés, mais complètement sous l’emprise d’un jeune homme qui peut finalement se révéler monstrueux et violent, parce que ce pouvoir est trop grand pour lui. Passée sa faculté d’absorber la souffrance des autres, il possède aussi la capacité de manipuler les esprits et de devenir le marionnettiste de ce village. Il incarne le bien et le mal, autant ange réparateur que figure diabolique. Le film est à la fois une critique de l’aveuglement religieux, au point de déifier un enfant qui n’avait rien demandé, et une réflexion sur la culpabilité et la mémoire, remparts contre l’oubli, qui serait peut-être le pire de ce qui pourrait nous arriver. Passionnant, ambitieux et intelligent, The Holy Boy ne se résume pas à son propos, à un fond discutable pouvant nourrir bien des débats. Sa mise en scène possède une ampleur et une maturité qui placent son jeune metteur en scène comme un des espoirs les plus stimulants du cinéma italien contemporain. Elle ne cherche jamais les effets chocs, toujours attentive aux détails et aux éléments insolites, ce qui crée un sentiment d’inquiétante étrangeté dès l’arrivée de Sergio dans la petite bourgade. La durée des plans, le fait de s’attarder sur les visages des habitants accentuent cette atmosphère anxiogène. Le soin apporté aux cadrages, la splendeur d’une photographie aux teintes brumeuses et la tranquille assurance d’un découpage à l’ancienne imposent The Holy Boy comme une œuvre fantastique essentielle. En attendant le nouveau long métrage de Paolo Strippoli, déjà tourné, L’estranea, un thriller familial que l’on souhaite tout aussi réussi.

(ITA-2025) de Paolo Strippoli avec Michele Riondino, Romana Maggiora Vergano, Roberto Citran, Giulio Feltri

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Emmanuel Le Gagne

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.