Sixtine Audebert et Samuel Guillerand – « De vrais cinglés de cinéma » – Rencontre avec Sixtine Audebert

À travers les témoignages précieux de 17 personnes, portraits hors normes de passionnés de 16 à 82 ans, appartenant à des classes sociales très hétérogènes, De vrais cinglés de cinéma – la salle, avec amour et acharnement – nous embarque dans une traversée frénétique au cœur de Paris, capitale du 7e art, qui possède autant de salles de cinéma que de propositions en matière de films. Sixtine Audebert et Samuel Guillerand laissent la parole à ces mordus de la pellicule, qui vivent en retrait du monde moderne pour mieux assouvir leur passion boulimique, allant jusqu’à 1 200 films par an pour les plus acharnés. Loin de donner à voir une horde de freaks déconnectés du réel, les auteurs parviennent à dresser la physionomie cinéphilique d’une galerie d’individus pour qui la salle de cinéma constitue, au fond, une deuxième maison. L’ouvrage propose également une réflexion pertinente sur la frontière, pas si évidente, entre cinéphagie et cinéphilie, à travers une exploration de tous les genres et types de films : du bis au cinéma d’auteur, en passant par le western, le polar, le muet, etc. Des questions judicieusement choisies sont posées à chaque personne, permettant ainsi de mieux cerner les pratiques et les goûts de chacun. Très fluide, enrichi d’illustrations dessinées et de documents fétichistes, le livre se lit d’une traite, pour le plus grand plaisir des amoureux de la salle et du cinéma. Nous avons rencontré Sixtine Audebert, collaboratrice régulière de l’émission Mauvais Genre et chroniqueuse à Mad Movies, qui revient sur cette expérience singulière, fruit d’un travail colossal et d’une succession de rencontres iconoclastes. Quant à Samuel Guillerand, il est musicien, microéditeur et auteur d’ouvrages autour du rock underground, la littérature, la BD et le cinéma.

1/ Comment l’idée de ce livre écrit à 4 mains, dont le titre fait référence à un film de Frank Tashlin, vous est-elle venue ?

Le projet de livre est né en fréquentant nous-mêmes assidûment les salles – à vrai dire, le titre de l’ouvrage vient de mon propre carnet de séances… et renvoyait donc à l’origine à notre couple ! Nous croisions sur le terrain ces spectateurs si singuliers et étions curieux de connaître l’histoire de vie derrière les personnages… des récits qui ne manqueraient à coup sûr pas d’une humanité très entière. Il existe déjà beaucoup de livres abordant le cinéma depuis l’angle des réalisateurs, des acteurs, des critiques, des producteurs et même des exploitants, mais peu – ou pas ! – sur les spectateurs. L’ouvrage devait se situer « à hauteur de strapontin » ! Par ailleurs, la filmographie hautement cartoonesque de Tashlin m’est chère, particulièrement La Blonde et moi avec Jayne Mansflied qui manque souvent à l’appel lorsque l’on cite la triade des films introducteurs du rock à échelle internationale (La Fureur de vivre, L’Equipée sauvage, Graine de violence), mais qui a assurément impacté la rétine de toute une jeunesse en mal d’électricité avec les « clips » de Little Richard, Eddie Cochran et Gene Vincent.  Enfin, pour que la réponse soit complète, il faudrait ajouter que le sous-titre du livre est également une référence à un terrible film sur le couple de Claire Denis, Avec amour et acharnement, porté par le duo Vincent Lyndon/Juliette Binoche.

2/ Combien de personnes avez-vous rencontrées et quels ont été les critères de sélection ? On sent une envie de présenter les profils les plus variés possibles du jeune en rupture scolaire à une retraitée de 82 ans en passant par des employés de 50 ans.

Les principaux critères étaient la quantité (plus de trois films par semaine au cinéma), la personnalité (une backstory dense) et les habitudes des interviewés, appréciant différents types de films (des amateurs de pur bis aux militants de l’art et essai, en passant par les fanas de blockbusters), fréquentant diverses salles de cinéma (les « cinémathèqueux », largement représentés, mais également d’autres), etc.  Nous avons bien sûr été en contact avec davantage de personnes. Les projectionnistes caissiers de certaines salles nous ont mis en relation avec leurs plus gros « clients », etc. Nous avons choisi ensuite, pour composer le panel le plus équilibré possible. Nous pensions présenter 20 portraits, qui sont redescendus à 17 devant le volume croissant de l’ouvrage (520 pages !). Il s’agissait effectivement de prouver la diversité des profils, afin de battre en brèche le cliché du chômeur asocial qui disposerait de tout son temps pour s’adonner à son vice ; l’idée était de montrer qu’il s’agissait au contraire d’une organisation complexe et rationnelle qui demandait autant de rigueur qu’elle promettait d’abandon dans l’imaginaire du film. Comme tu le soulignais, il importait que tous les âges soient représentés, les plus jeunes et les femmes soient également présentes, bien que minoritaires.

3/ Il y a une sorte de fil rouge passionnant dans l’ouvrage autour de la frontière poreuse entre cinéphilie et cinéphagie. Était-ce conscient d’interroger ces deux termes qui reviennent souvent chez les personnes interrogées, mais qui n’ont pas toutes la même définition ?

Cette question constituait le point de départ de l’ouvrage : existe-t-il réellement une distinction entre cinéphiles et cinéphages, et les intéressés ont-ils le recul nécessaire pour qualifier et comprendre leur propre pratique ? Contrairement à ce que tu avances, les réponses se sont avérées souvent similaires : la cinéphilie demeure assimilée à une sorte d’érudition systématique et exhaustive, renvoyant aux pratiques de collection et de mise en fiche (un profil assez similaire à l’autre versant qui nous est cher et connu de l’amateur de musique). Il n’y a sans doute pas de « bonne réponse », et à l’issue de l’ouvrage nous n’en savons guère plus qu’au début du projet ! Peu des interviewés se sont révélés capables d’expliquer avec précision ce qu’ils tiraient de tous ces films qu’ils regardaient

4/ Les portraits de ces fondus des salles obscures sont passionnants, mais un peu effrayants aussi. Est-ce que votre regard a évolué sur ces gens un peu freaks, qui, pour la plupart, vivent leur passion de manière isolée ? Ce ne sont pas vraiment des marginaux, mais plutôt des gens solitaires, y compris ceux qui se côtoient dans les couloirs de la cinémathèque.

Tu es plutôt bien placé pour répondre à cette question ! [rires] Difficile, même impossible quand on a une si dévorante obsession de partager le quotidien de personnes moins habitées ! Finalement, c’est la radicalité intuitive de ce mode de vie qui nous intéressait, cette faculté de tout sacrifier sur l’autel de la « passion » – un mot si galvaudé qu’il en vient à ne plus rien signifier dans la bouche de nos contemporains, mais qui récupère ici son sens plein.
Les spectateurs avec qui nous avons dû traiter n’étaient pas toujours faciles, parfois fuyants, pas toujours à l’aise, et une fois l’interview passée, très compliqués à joindre (la plupart n’ont pas de réseaux sociaux bien sûr, parfois pas de mail ni de téléphone !). Nous continuons de nous croiser au gré de séances régulières. 

5/ La structure de votre livre est limpide puisqu’il s’agit de dérouler une succession de portraits avec un certain nombre de questions identiques. Vous n’analysez rien, laissant au lecteur le soin de recouper certains comportements, de dégager des thèmes et des obsessions récurrentes. Était-ce un choix volontaire ?

Oui, totalement, c’est un parti pris récurrent de nos ouvrages. Le surplomb analytique du sociologue ne nous intéresse guère, nous préférons la construction chorale de la vérité qu’offre l’histoire orale. Nous avons opté, par goût littéraire et pour le confort du lecteur, pour le portrait à la première personne plutôt que le questions/réponses. Ainsi, le livre présente une collection de longues « biographies cinéphiliques », du premier choc visuel au pourquoi de la pratique actuelle, issues de longs (voire très longs) entretiens. L’exercice de la retranscription et de la réécriture s’apparente par bien des aspects à celui de la traduction, ici de l’oral (de la discussion, avec tout ce qu’elle comporte de contextuel, d’allusif et d’implicite) à l’écrit, deux langues réellement différentes ! Notre rôle est de préciser les arguments développés, de rendre explicite le propos en éclairant, par exemple, un point qui était une évidence pour le locuteur, ou bien dans le contexte de la discussion, mais qui ne se comprend plus ainsi à l’écrit. Après cette longue phase, nous procédons à la composition de l’entretien sous la forme du récit. Et enfin, nous densifions certains passages pour restituer (parfois intensifier en raison de l’importance de l’épisode par rapport à ce que l’on comprend de la destinée de la personne interrogée) l’émotion ressentie. Nous livrons donc, comme dans le cas d’un portrait dessiné, à une interprétation aussi réaliste que subjective et personnelle, mais surtout à un exercice d’hommage et de respect par rapport à ce que nous avons entendu de ce que cette personne nous a livré. Ainsi, les témoignages laissent discrètement affleurer, parfois à demi-mot, certaines vérités. Le lecteur est libre de tirer certaines conclusions… ou de n’en pas tirer du tout et de se laisser happer pour son plaisir. La préface doit tout de même faire office de mode d’emploi.

6/ Pourquoi avoir ajouté à la fin les interventions de projectionnistes et de programmateurs, tels que Jacques T ou Lou B ?

Il s’agissait d’introduire un contrepoint par rapport aux témoignages depuis l’angle des seuls spectateurs. Ce personnel fait partie intégrante des salles de cinéma : par chance, il y a encore des êtres humains à l’accueil de la plupart de nos salles – pour combien de temps ? Si l’on aborde le sujet des spectateurs, il parait logique de convoquer ceux qui les accueillent, conseillent et gèrent la partie technique de la projection. Comment cohabite-t-on au quotidien avec un public si singulier – car ces gens vivent littéralement dans le réseau des salles ? Une affection, une empathie se développent forcément ; certains ne sont pas non plus toujours faciles. La sous-partie est née autour de la figure de Jacques Thorens qui avait déjà raconté des anecdotes croustillantes sur le sujet dans son ouvrage sur le Brady.

7/ Vous vous êtes concentrés sur Paris. Est-ce pour rendre hommage à une ville qui effectivement propose l’un des programmes les plus riches et variés dans le monde ? Si on habite en province, il est impossible de voir en salles 1 000 films comme certains de vos intervenants.

La carte UGC (le pass abonné offrant un accès illimité à toutes les salles du parc parisien pour la modique somme de 24€ par mois, façon all you can eat de cinéma), autant que le maillage parisien ultra dense (environ 80 établissements intramuros pour quelques 400 écrans, chaque jour environ 240 films projetés) sont en partie responsables de cette frénésie. La Cinémathèque à elle seule permettrait d’assister à trois films différents par jour ! Paris se hisse véritablement au rang de « capitale mondiale du cinéma », avec toutes ses nouveautés, ses cycles et rétrospectives, ses ciné-clubs, mais aussi les différents genres de cinéma). Ayant récemment séjourné à Metz, où se trouve, outre le réseau de mégarama Kinépolis, un jeune et formidable cinéma Art et essai nommé le Klub, nous avons constaté avec toute notre bonne volonté qu’il était compliqué de franchir les 4 séances en dix jours – L’Odyssée, Dry Leaf, Home Stories, Une affaire turque – tant au niveau du prix (11€ pour un adulte – 44€ de cinéma pour une modeste bourse, c’est un investissement ; on peut descendre à 8€ la séance, soit 80€ avec la carte 10 films) – que de programmation. Des quatre cinémas de Montpellier intramuros (Gaumont Comédie, Diagonal, Utopia, Pathé Odysseum), seuls deux permettent de visionner quelques « vieux films ». Même la proposition à Lyon, pourtant considérée comme « une ville de cinéma » présente une énorme rupture par rapport à Paris. Et nous parlons là de villes étudiantes…  Lorsqu’il résidait à Besançon, ville de 150 000 habitants pourtant très versée dans la culture (lieu de naissance des Frères Lumière et de Victor Hugo !), Samuel ne parvenait à voir que deux films par semaine, et cela en se forçant parfois un peu… Quelqu’un qui fréquente énormément les salles dans ces villes correspond à un individu qui atteint la petite dizaine de films par mois ; tandis qu’à Paris, sans se forcer, c’est ce qu’un de nos cinéphiles totalise en une semaine, et en passant à côté de bons films ! Pour former le projet d’écrire un livre de ce genre, traitant de profils aussi radicaux, il fallait une ville du calibre de Paris.

8/ Il y a une dimension quasi sociologique dans l’approche de votre démarche, notamment à travers les questions très précises que vous posez. L’emploi du temps d’un cinéphile est parfois un véritable parcours du combattant pour certains.

Il y avait effectivement un « guide d’entretien », c’est-à-dire une grille de questions à laquelle chacun des intervenants ont répondu. Mais insistons à nouveau sur le fait qu’elles n’apparaissent plus du tout dans la version finale du témoignage proposée à la lecture. L’entretien a été entièrement réécrit via l’artifice littéraire du portrait, comme si la personne racontait d’elle-même tout son parcours cinéphilique à la première personne. Ce qui nous intéresse, autant sinon plus que des conclusions « sociologiques », c’est le storytelling, de raconter l’histoire, comme une petite biographie condensée, de ces êtres éminemment humains. Si la dimension sociologique que tu soulignes tient aux divers « documents » réunis – les listes et répertoires de films, les tickets collectionnés, les Officiels des spectacles annotés et raturés, les programmes surlignés, etc. –, il s’agit effectivement de passionnantes archives pour les futurs historiens ! [rires]

9/ Percevez-vous votre démarche comme une sorte d’acte militant sur l’importance de la préservation des salles de cinéma, lieux où il peut se passer des événements insolites ? Avec en creux une angoisse de la disparition des salles emblématiques. D’ailleurs, tous les profils que vous avez rencontrés ne regardent presque jamais de films chez eux, ils sont accros aux salles.

Hum, nous nous méfions de ceux qui s’avancent sous le vernis du « militantisme ».  Il s’agissait effectivement d’une lettre d’amour à la salle, à la vie sur le terrain au sens d’occasion de rencontres et de ruptures, de mouvement/déplacement provocant des chamboulements qu’elle représente, et indéniablement à la ville de Paris, présente dans toutes les pages, formidable asile pour toutes les âmes assoiffées de culture et d’aventureCependant, l’une des grandes déceptions de cet ouvrage est l’absence totale de retour des salles depuis sa sortie. AUCUN des cinémas parisiens cités n’a daigné organiser quoi que ce soit pour le lancement du livre, alors qu’il constitue comme tu le soulignes une promotion active de tout le microcosme parisien. Les salles de banlieue et de province se sont montrées bien plus entreprenantes et concernées que les établissements convoqués dans nos pages – en commandant le livre, en nous proposant des présentations…Paris a ses qualités, mais aussi ses défauts ! [Rires]

10/ Avez-vous des regrets, notamment en ce qui concernent des profils que vous n’avez pas pu intégrer ?

Il y a effectivement quelques gloires cinéphiles absentes, auxquelles qui fréquente un tant soit peu les salles parisiennes pense immédiatement sans qu’il soit besoin de les nommer. Ils ou elles se sont révélés ininterrogeables – par manque de profondeur et de cohérence dans le propos qu’ils auraient pu tenir, ou par volonté de ne pas se trouver mis en avant.  De toute manière, l’ouvrage ne pouvait accueillir toute la population des cinéphiles qui sévissent sur le territoire ! Il a fallu faire des choix, privilégier certains profils lorsque deux se ressemblaient déjà… Notre seul regret est de n’avoir pas pu inclure un couple, évoluant constamment ensemble, comme nous !

11/ Pourriez envisager un prolongement à cet ouvrage qui est radiographie passionnantes des pratiques cinéphiles au sens très large ?

Il devrait y avoir un prolongement, en effet. Car Samuel a entrepris dans la foulée de l’ouvrage une petite expérience, pour « boucler la boucle » en quelque sorte. Il s’est soumis à une expérience radicale inspirée de ces témoignages : s’obliger à voir quatre ou cinq séances par jour (alors que nous tournons généralement plutôt autour de quatre ou cinq films par semaine) sans discontinuer pendant un mois. Il a ajouté des contraintes (changer de salle et de quartier dans la journée) pour un bilan de 140 films vus en 31 jours dans 48 salles différentes intramuros. Plus que sur les films en eux-mêmes (leur appréciation, une forme de critique), il a pris des notes sur ses constatations, son état d’esprit, ses frustrations, les souvenirs que les films faisaient remonter (par exemple ceux vus dans sa jeunesse et revus à cette occasion)… mais aussi tous les détails prosaïques (emplois du temps, programme journalier à effectuer, nombre de spectateurs dans la salle, discussions de ces spectateurs, anecdotes, etc.). Le tout devant nourrir une sorte de journal de bord cinématographique, dans l’esprit de George Perec ou de Sophie Calle.  Cela devait permettre de bien comprendre ce qu’une telle pratique implique tant physiquement que psychologiquement : passer entre 8h et 11h dans une salle obscure, seul, laisse des séquelles. Pendant ce mois, il partait à 10h du matin et rentrait à minuit et ne voyait quasiment jamais ni son petit chien ni moi, toute la journée en transit dans la ville, à attendre dans le froid entre deux séances, à manger dans un square sur le pouce les mêmes sandwichs, et les interminables heures passées à établir des feuilles de route afin de combiner des séances point trop calamiteuses pour le lendemain… Il était impératif de mettre de côté tout le reste pour se consacrer à cette organisation. Ce petit ouvrage devrait sortir fin 2027.

De vrais cinglés de cinéma, Mono-Tone et RQM éditions, 517 p., 21,00 €

 

 

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