Oklahoma Honey (The Rivals of Amziah King), second long métrage d’Andrew Patterson, marque le retour sérieux sur les écrans de Matthew McConaughey (et ceci avant son apparition dans le cinéma de Park Chan-wook) qui, mise à part une panouille dans un film de super-héros (dans Deadpool et Wolverine de Shawn Levy, 2024), n’a plus été vu dans un rôle consistant depuis The Gentlemen de Guy Ritchie (2020). Nous évacuons d’emblée par cette introduction le jeu promotionnel qui mise beaucoup sur cet événement : oui, revoir Matthew McConaughey fait très plaisir ; oui, il s’avère plutôt en forme dans ce film-renaissance. Voilà. Très bien. Mais une fois ce passage obligé mis de côté, une vraie question s’empare de nous : que vaut véritablement Oklahoma Honey ? Réponse : pas grand-chose.

Energie country d’Amziah King (M. McConaughey) (©MetropolitanFilmExport)
L’Amziah King du titre original (McConaughey, donc) est un apiculteur. Aussi compétent dans son travail qu’humainement apprécié, blagueur et généreux, énergique et bienveillant, il fait office de pilier dans la communauté rurale dans laquelle il vit. Un danger rôde cependant dans ce monde méconnu du miel : les petits exploitants de la région se font voler leurs ruchers, donc leur vie, par des concurrents sans vergogne et sans visage. Alors qu’il aide la police à pister ces voleurs, Amziah retrouve Kateri (Angela LookingGlass), la jeune enfant devenue jeune femme qu’il avait autrefois recueillie avec sa défunte femme afin de prendre le rôle de famille d’accueil protectrice. Ils renouent progressivement jusqu’à ce que le mentor propose à la fille de devenir son associée. En parallèle, les voleurs continuent leurs méfaits, jusqu’à ce qu’un ultime forfait fasse basculer le récit dans la tragédie.
Oklahoma Honey se scinde en deux parties distinctes ; la première d’entre elles permet la découverte du lieu et de la communauté, guidée par l’énergie débordante d’Amziah. Tous ces éléments, de la description des coutumes et autres rendez-vous sociaux des habitants de la campagne de l’Oklahoma (le tuto « Comment manger dans un buffet entre voisins ? » vaut son pesant d’or) au regard presque documentaire sur le métier d’apiculteur et sur la vie quotidienne des abeilles, caractérisent le personnage principal comme un être omniscient, donc paradoxalement sans consistance, artificiel, paradoxalement irréaliste jusque dans la recherche forcenée de réalisme prônée par Andrew Patterson. Pour le dire autrement, on ne croit pas longtemps à cette vie rurale trop proprette, où tout s’imbrique trop parfaitement, où tout se résoud par des blagues (jusque dans les moments graves : un incident impliquant une centrifugeuse à miel et un cuir chevelu est considéré comme une sorte de gag et d’épreuve à surmonter comme on devrait le faire dans un jeu). De fait, le film est d’abord plaisant, il faut bien le reconnaître ; mais il plaît moins pour ce qu’il raconte que pour le feel good qu’il véhicule, voire dont il fait étalage de façon presque populiste, épaisse tranche d’americana faite de rires et de sourires, de repas partagés et de bœufs country où tout le monde, et on a bien dit tout le monde, doit chanter ou jouer d’un instrument, la musique étant un marqueur communautaire très fort (elle est par ailleurs très belle).

Renouer et chanter (A. LookingGlass, M. McConaughey) (©Metropolitan FilmExport)
Cette image d’Epinal de la vie chaleureuse des vraies gens du Midwest a pour fonction réelle de créer un constraste avec la seconde partie du film, plus grave. Et contient en germe le propos qui va peu à peu envahir le récit : l’Amérique des origines, l’Amérique fondatrice se trouve gangrénée par le déclin provoqué par la modernité. Deux éléments permettent ce discours : l’importance donnée dans la seconde partie au personnage de Kateri, et son opposition au personnage de Dob McCoy (Kurt Russell, lui aussi sorti des limbes), sorte d’entrepreneur ayant constitué une sorte de trust apicole et soupçonné dêtre le cerveau des vols de ruchers. Kateri métonymise une population autochtone que les colons ont expropriée au profit des propriétaires terriens et des constructeurs du chemin de fer dans le courant du XIXème siècle, et tout particulièrement en Oklahoma (le surnom de l’Etat, « The Sooner State », symbolise cette emprise, les Sooners étant les colons ayant reçu les terres volées aux natives lors des « courses aux terres » décrétant que les premiers arrivés seraient les premiers servis) ; le personnage représente une sorte de retour du refoulé de la Nation et celui, de façon plus locale, d’une population redneck majoritaire. Jamais néanmoins Oklahoma Honey ne remet véritablement en cause la suprématie de cette population blanche généalogiquement liée aux Sooners, faisant moins de Kateri une native reprenant son dû et ses terres qu’une fillette sauvée de la misère par la générosité et l’humanité d’Amziah King. Personnage d’origine amérindienne, Kateri n’est finalement caractérisée que comme une redneck de plus, incitée à chanter de la country et l’acceptant pour être intégrée à la communauté et à son propre territoire.

Dob McCoy, ou incarnation du capitalisme sauvage (K. Russell) (©Metropolitan FilmExport)
Le combat de la jeune femme contre Dob McCoy rejoue celui faisant s’affronter le capitalisme sauvage et ses victimes, petits exploitants qui ne demandent finalement rien d’autre que de vivre de la modestie de leur travail. Il y a bien entendu quelque chose de caricaturalement manichéen dans la façon de dépeindre ces personnages (la gentillesse des pauvres paysans opposée au cynisme cupide du nabab), quelque chose de fondamentalement caricatural voire dangereux dans l’expression de la constestation (la violence mortifère légitimée par l’iniquité du manichéisme décrit plus haut, qui excuserait toutes les formes de colère). Le glissement de la bonhomie de la première moitié du film vers un territoire finalement plus proche d’une forme de revenge movie qui ne voudrait pas dire son nom, non pas à l’avantage d’un véritable retour aux origines du territoire (Kateri comme Amérindienne) mais à celui des origines post-coloniales (Kateri comme néo-redneck), se trouve très dérangeant. Oklahoma Honey repose donc en effet, de façon plus ou moins évidente selon les moments, sur des fondations moins conservatrices (la vision du monde serait plus défendable) que réactionnaires, prônant les temps antérieurs comme garantie d’une qualité de vie et d’une tranquillité supérieures et considérant toute modernité comme une menace et un déclin qu’il faudrait combattre au sens propre, ou tout du moins avec un scepticisme d’autant plus fort qu’il donnerait un pouvoir aux minorités, heureusement ici assimilées.
Les images d’Oklahoma Honey sont belles, cherchent une certaine forme de poésie rurale (parfois retouchée à l’IA, semble-t-il : les abeilles voletant en gros plan sur des arrière-plans de couchers de soleil donnent cette impression), mais cette naïveté Herta n’existe finalement que comme véhicule d’une vision passéiste (donc dépassée) d’une Amérique contemporaine qui a véritablement d’autre chats à fouetter. Mais Matthew McConaughey est très bien, ne serait-ce pas le principal ?…
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