Álvaro Olmos Torrico – « La Fille Condor »

Parmi tous les beaux films décoloniaux qui sont accueillis en France, parfois avec condescendance, par un public bienveillant envers une forme d’exotisme, La Fille Condor pourrait surprendre. En soit, l’argument le plus terrible pour défendre ce film serait de le réduire à son pays d’origine, la Bolivie – en soit une rareté – et qu’il se déroule dans un cadre époustouflant. Álvaro Olmos Torrico, son réalisateur, fait bien plus que cela, évidemment, et pourtant ces étiquettes ne seraient pas tant que ça hors de propos…

Dans un certain sens, La Fille Condor serait de ces films à classer dans la catégorie du Western. Si l’on se réfère au cinéma de John Ford, par exemple, ce long-métrage sud-américain contemple impuissant l’avancée inexorable de la civilisation dans les montagnes embrumées des Andes. Au cœur de cette région aussi sauvage que reculée, les traditions et les croyances ancestrales refluent face au pragmatisme de la médecine ou encore à l’attrait irrésistible des villes. Le combat ici ne se déroule pas à coups de colt, mais dans le délitement d’une communauté.

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Pour autant, le spectateur occidental ne saurait être que bousculé par les dilemmes moraux que posent le film, et sur lesquels Torrico ose une réponse. A travers ce portrait bouleversant de sage-femme, équivalent quechua de la rebouteuse de nos campagnes jadis, transparaît la question essentielle de l’auto-détermination. En effet, loin d’idéaliser le mode de vie et les traditions de cette communauté reculée, le réalisateur montre au contraire tout le poids de coutumes oppressives. « Tradition n’est pas toujours sagesse » chantait Tiken Jah Fakoly dans sa chanson « Je dis non ! », là où en revanche La Fille Condor adopte un discours plus ambiguë.

Dans un clair obscur sublime, tremblotant à la lueur d’un feu de bois, le film démarre sur une scène d’accouchement qui n’aurait rien à envier à une toile du Caravage. Celle-ci prend une tournure mystique quand le doux chant de la jeune Clara se mêle aux cris de souffrance de la mère, pendant qu’Ana (la mère de Clara) accomplit ses gestes ancestraux de sage-femme.

Clara, interprétée par Marisol Vallejos Montaño, jeune actrice dont c’est le premier rôle à l’écran, elle-même issue d’une communauté rurale voisine, représente celle à qui l’héritage, celui porté par Ana (Maria Magdalena Sanizo, non-professionnelle et pourtant si saisissante), doit être transmis.

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Durant tout son film, Torrico jouera sur cette relation mère-fille, d’autant plus singulière que celle-ci s’avère dénuée de liens biologiques, pour raconter une transmission qui devient de moins en moins possible. Le réalisateur utilise alors le paysage et ses décors, s’appuyant sur la géométrie, avec les lignes de crête par exemple, ou encore un chemin s’enroulant autour d’un contrefort, au-dessus du vide. Ces lignes, comme autant de signes divins, racontent les conflits animant les personnages, qu’ils soient intérieurs ou non.

Si Torrico surprend, c’est qu’il ne fait pas un film picaresque dans lequel la jeune Carla-Candide révèle le monde moderne par son regard ingénu. Au contraire, comme attirée par un aimant, la caméra revient s’intéresser à Ana. Ainsi la place centrale détenue par la sage-femme en plein cœur des Andes devient l’enjeu du film, en dépit de la complexité, une fois encore, de ce que cela implique quand la civilisation tente de limiter cette influence. A la pureté des sommets, Torrico oppose les néons fluo qui éclairent la ville, comme pour souligner, si tant est qu’il était nécessaire d’appuyer sur ce point, une forme de superficialité.

La Fille Condor est donc bien, finalement, un film Bolivien, de part son ADN. Au-delà d’une réflexion profonde sur la mort inexorable d’une culture, farouchement empêtrée dans une forme de radicalité qui ne peut rien contre la marche du monde, restent ces portraits touchants de femmes, puissantes et finalement libres.

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A propos de François ARMAND

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