Pour sa nouvelle sortie, la collection de Make My Day ! de Studiocanal a décidé de mettre à l’honneur deux films de science-fiction aussi méconnus qu’inclassables. D’un côté, le français Croisières sidérales, dont la conception est aussi surprenante que son résultat final, de l’autre, le britannique Konga, relecture de la figure horrifique du savant fou à la sauce monstre géant. 

Croisières sidérales d’André Zwobada (1942)

Alors que la France est sous occupation allemande et que la production cinématographique est placée sous l’égide du COIC et de la Continental, le producteur Pierre Guerlais s’attelle à un scénario d’anticipation aux côtés de Pierre Bost (à la plume sur Jeux interdits, L’Horloger de Saint Paul, Au-delà des grilles, La Traversée de Paris ou En cas de malheur). Le film raconte l’histoire de Robert et Françoise Monier, un couple de scientifiques qui construisent une montgolfière pour s’envoler vers la stratosphère. Avant de partir, Robert a un accident, sa femme réalise alors l’expérience avec Lucien, l’assistant de laboratoire. Leur voyage leur fera traverser l’espace mais aussi le temps. Pour mettre en scène le script, Guerlais s’adjoint les services d’André Zwobada, ancien assistant de Jean Renoir sur La Règle du jeu, entre autres. Une romance de SF tournée sous le régime pétainiste, à la distribution hétéroclite (le monteur Raymond Lamy est un collaborateur régulier de Robert Bresson), soit un projet hors-norme dont le résultat reflète l’improbabilité. 

Croisières sidérales © Studiocanal

Des rêveries de Jules Verne (ici explicitement évoqué à travers le voyage en ballon), aux romans de Pierre Boulle, en passant par les expérimentations de George Méliès, la science-fiction, qu’elle soit littéraire ou cinématographique, et l’Hexagone partagent une histoire commune. Pourtant, comme le signale Jean-Baptiste Thoret dans son introduction, Croisières sidérales demeure la seule tentative du genre à avoir été tournée sous l’Occupation. Une période qui n’est pourtant pas hermétique à l’anticipation, le journaliste François Angelier rappelant dans son supplément que certains romans de René Barjavel sont contemporains du long-métrage. Ici, les éléments futuristes demeurent rares, se limitant à une voiture au design étrange et à des looks criards faits de costumes à strass. La France de l’avenir chez Zwobada (soit une projection dans les années 60) n’est pas si éloignée de son présent (l’année 1942 d’où partent les héros). Il offre néanmoins de jolis moments de mise en scène de magie technologique, notamment durant les séquences de voyages spatiaux. Un plan circulaire où les explorateurs marchent au plafond de l’habitacle illustre ainsi astucieusement le passage en gravité zéro. Pourtant, le film ne se repose pas sur ses effets spéciaux, il est vrai assez rares, mais trouve sa vraie identité dans le traitement de ses personnages. Le casting se révèle divers, mettant en vedette une figure de la Comédie Française (Jean Marchat), une starlette à la mode (Madeleine Sologne, vue dans La Vie est à nous), ou des jeunes premiers comme Bourvil et Jacques Dufilho, qui apparaissent pour la première fois à l’écran.  

Croisières sidérales © Studiocanal

Râleurs, toujours à la recherche du bon mot, il se dégage un esprit typiquement français de leurs interactions. Le réalisateur ne cherche jamais à copier le sérieux du modèle américain patriotique, ou son versant plus pulp. Incarné par Julien Carette, fidèle de Renoir, Lucien, simple technicien, est l’élément comique, opposé au couple trop lisse composé de Robert et Françoise. Un prolétaire, dont on peut questionner la pertinence de la présence dans un vol spatial expérimental (après tout, Michael Bay enverra bien des foreurs pétroliers sans formation sauver la planète dans Armageddon), à la gouaille irrésistible. Il en découle de nombreux gags parfois très drôles, à l’instar de ce moment où celui-ci fournit des photos qui le mettent à son avantage à un journaliste couvrant l’exploit. Cette aventure qui chamboule l’humanité tout entière, ne devient qu’une source de profit pour certains. L’un des organisateurs déclare d’ailleurs « Vous explorez, moi j’exploite ». Car dans un monde obsédé par l’argent, la découverte scientifique, l’émerveillement candide, se changent vite en banal. Dans son dernier tiers, l’aventure devient un spectacle comme un autre, et le film aussi composite qu’opportuniste, s’aventure sur les terres de la comédie musicale, genre alors très en vogue. Dans des tableaux spectaculaires (dont certains devaient initialement être tournés en couleur), André Zwobada renoue avec les racines foraines du cinéma en transformant le départ de voyageurs en grande attraction animée par un Monsieur Loyal hâbleur. Il se dessine ainsi une lassitude qui se double d’une méfiance vis-à-vis du progrès. 

Croisières sidérales © Studiocanal

Cette idée, développée par François Angelier dans son bonus s’explique par le contexte de production du long-métrage, révélant ainsi la part sombre d’une œuvre par ailleurs plutôt légère et en apparence inconséquente. L’idée de voyage temporel, concept explicité aux détours de quelques scènes, s’appuie habilement sur la théorie de la relativité, mais, Occupation oblige, le nom d’Albert Einstein a été censuré. Un concept fort, propice à la science-fiction, dont certains ressorts se retrouveront jusque dans La Planète des singes, voire Interstellar (les différentes temporalités, l’enfant qui a grandi au retour de son père, parti selon lui depuis seulement deux semaines). Pourtant, cette avancée est présentée comme une menace, ou pire, comme une impasse. A contrario, Zwobada valorise la terre (l’arbre planté au départ des astronautes, premier indicateur du temps qui passe) et la famille nucléaire comme des socles solides. Un retour aux « vraies » valeurs, qui font qu’Angelier qualifie le film de « plus vichyste que nazi » (rien d’étonnant venant du producteur Guerlais, pétainiste convaincu). Cet ancrage idéologique trouve pourtant une zone de flou dans son ultime mouvement. Alors que les passagers de la croisière s’échouent sur une Vénus de carton-pâte, ils découvrent un monde idyllique, un paradis perdu où les richesses sont réparties équitablement. Si l’on peut y voir la quête aryenne d’un âge d’or fantasmé où l’humanité vivrait en harmonie, difficile, comme le relève à juste titre Jean-Baptiste Thoret, de ne pas percevoir là une volonté d’incorporer quelques conceptions marxistes de la part d’un cinéaste proche des idéaux communistes. Quoi qu’il en soit, Croisières sidérales demeure une anomalie réjouissante à même d’éveiller la curiosité des cinéphiles les plus aventureux.

Konga de John Lemont (1961)

Autre pays et autre bizarrerie filmique. Konga du Britannique John Lemont suit la figure de Charles Decker, un botaniste londonien, à l’origine de découvertes surprenantes sur la mutation des plantes carnivores. De retour d’un séjour africain, il s’empresse d’expérimenter ses trouvailles sur un innocent chimpanzé. Écrit par Aben Kandel (scénariste de Crimes au musée des horreurs, déjà paru chez Make My Day !) et Herman Cohen, le film s’impose comme une pure série B, aussi fun dans ses débordements assumés que décevante dans sa mise en scène peu inspirée. 

Konga © Studiocanal

Jean-Baptiste Thoret ne trompe pas sur la marchandise dans sa préface, Konga n’est pas une grande œuvre à réhabiliter, ni une pépite méconnue, mais plutôt une rareté divertissante. Un exemple de ce que le cinéma bis produisait de plus décomplexé. Le récit entre directement dans le vif du sujet en filmant le crash (au rendu très sommaire) de l’avion du scientifique. Malheureusement, de son périple dans une tribu cousine du peuple Bantou, Lemont ne nous montre rien, préférant miser sur d’interminables tunnels de dialogues afin d’exposer ses découvertes. Là réside le plus gros problème de Konga. Platement réalisé, il enchaîne les séquences de bavardage, explicitant chaque intention plutôt que de laisser le spectateur les découvrir. Tout juste le professeur projette-t-il à ses élèves un documentaire de son excursion, aux relents colonialistes. Demeure un détestable personnage de savant fou se débarrassant méthodiquement de ceux qui veulent freiner ses expériences, impeccablement incarné par Michael Gough, visage familier de la Hammer et futur Alfred dans les Batman de Tim Burton. 

Konga © Studiocanal

Un antihéros, profondément antipathique, condescendant et misogyne (les sous-entendus sur la « croissance » de l’une de ses jeunes étudiantes), étonnant dans ce type de production. Les figures positives et valeureuses sont quant à elles reléguées au second plan, voire traitées comme des imbéciles patentés. Les adolescents qui l’entourent dénotent une vision caricaturale de la jeunesse, tout juste bonne à draguer et écouter de la musique en claquant des doigts. Le film, sans aucune raison valable mais suivant une logique en vogue, devait d’ailleurs initialement s’intituler I Was a Teenage Gorilla. Le singe justement, cobaye du sérum, au départ très secondaire dans l’intrigue, devient dans la dernière partie, le centre de l’attention. Devenu un gorille géant (alors qu’il était un chimpanzé avant l’expérience), il terrorise la ville en devenant le bras armé de Decker. Le fait qu’il soit interprété par un acteur dans un costume kitsch de parc d’attraction, errant dans un champ ou mal intégré au milieu de maquettes visibles, ajoute au charme désuet de la chose. 

Konga © Studiocanal

Car le long-métrage, malgré tous ses défauts, recèle des moments inventifs. Le générique très graphique rappelant les travaux de Saul Bass, la bande originale de Gerard Schurmann ou la jolie photographie en Eastmancolor de Desmond Dickinson (chef-opérateur du Hamlet de Laurence Olivier) apportent une certaine élégance. Les effets spéciaux quant à eux, à défaut d’être pleinement convaincants, amusent et réjouissent par leur simplicité assumée. Le décor de serre envahie par les plantes carnivores en est un exemple parfait. Probables échos à La Petite boutique des horreurs de Roger Corman, elles sont les chaînons manquants entre le végétal et l’animal, changés en machines à tuer, mais dont le réalisateur ne tire malheureusement pas pleinement partie. De plus, comme le rappelle Thoret, le mythe de King Kong est alors délaissé par le septième art, et les monstres géants se sont principalement délocalisés au Japon, en atteste le succès de la franchise Godzilla. Il est donc appréciable de voir Konga délivrer sa part de spectacle, même minime et trop tardive. 

Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Studiocanal.

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A propos de Jean-François DICKELI

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