ferme-les-yeux

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C’est peu dire qu’il existe une abondante littérature autour de l’œuvre d’Alfred Hitchcock, de l’essai séminal d’Eric Rohmer et Claude Chabrol jusqu’à la monumentale monographie de Patrick McGilligan en passant par les écrits, entre autres, de Jean Douchet, Bill Krohn, Jean-François Rauger et les mythiques entretiens avec François Truffaut. En revanche, on connaît moins les écrits du maître (articles, nouvelles, retranscriptions d’interviews…) qui ont été regroupés par Sidney Gottlieb en 1995 et traduits en français en 2012 sous le titre Hitchcock par Hitchcock. Aujourd’hui, c’est une édition revue et corrigée qui sort chez Marest éditeur et l’occasion pour nous de saluer les premiers pas d’un nouvel éditeur audacieux qui peut se targuer de déjà posséder un magnifique catalogue. Maquettes élégantes, prix raisonnables et choix originaux (outre Hitchcock, des ouvrages autour de Boorman, Mekas, Maddin et Wes Craven sont prévus) : gageons que les éditions Marest vont rapidement devenir incontournables pour les cinéphiles.

Ferme les yeux et vois ! est donc un recueil de textes d’Alfred Hichcock qui débute par une nouvelle à chute de 1919 qui ne dépareillerait pas comme épisode de la série Alfred Hitchcock présente et se termine par un entretien de 1977 où le cinéaste évoque son projet inachevé The Short Night. Entre ces deux dates, de nombreux articles écrits par le maître du suspense pour la presse professionnelle voire pour l’Encyclopaedia Britannica (une longue notice sur la production cinématographique) mais aussi des retranscriptions d’interviews, de conférences, de discours (l’hilarant Discours du Screen Producers Guild Dinner).

La teneur de ces écrits est diverse, Hitchcock pouvant tout aussi bien narrer avec force détails ses souvenirs de cinéaste, notamment ses nombreuses mésaventures lors de la réalisation de The Pleasure Garden en Allemagne (pellicule confisquée à la douane, argent volé, star à ménager…) que se lancer avec son inimitable goguenardise dans des réflexions taquines sur les actrices (Les femmes sont une nuisance) ou la beauté au cinéma. Mais l’essentiel de ses considérations porte sur la mise en scène  et les secrets de son art. Qu’il évoque le son au cinéma, la notion de suspense (qu’il oppose à celle de terreur), la violence ou la jouissance que peut avoir le spectateur à ressentir la peur devant un grand écran ; Hitchcock revient toujours à ses marottes, à savoir la promotion d’un art qui parviendrait à se dégager totalement du théâtre (d’où sa méfiance envers le cinéma parlant) et qui n’existerait que par le style.

« Je place en premier le style cinématographique, avant tout contenu. La plupart des gens, des critiques, vous savez, ils critiquent les films en termes de contenu purement et simplement. Je me fiche de savoir de quoi il s’agit dans le film. »

Ce petit extrait résume parfaitement la position d’Hitchcock qui, tout au long de sa carrière, a peaufiné un style en explorant toutes les possibilités du langage cinématographique. Pour le cinéaste, il ne s’agit jamais de se complaire dans un pur formalisme puisqu’il n’oublie jamais le spectateur. Il s’agit avant tout de réfléchir à tous les moyens visuels dont il dispose pour captiver le public et même si le terme n’est pas utilisé, la plupart de ses textes tournent autour de la question de la « direction du spectateur ». Qu’Hitchcock décrive par le menu certaines techniques qu’il a mises en pratique (voir le récit du tournage de La Corde ou ses minutieux exposés de certaines séquences de Psychose ou La Mort aux trousses) ou sa manière de diriger les acteurs, c’est toujours avec l’unique souci de trouver le bon « rythme », d’emmener le spectateur là où il a décidé qu’il irait et de lui procurer des émotions (l’inquiétude, la peur, le rire…) par les moyens visuels propres au cinéma (« Un film doit être intéressant d’un point de vue oculaire et l’image est ici un élément essentiel. J’essaie de raconter mon histoire en images et si, par malheur, le son tombait en panne pendant la projection, les spectateurs ne s’impatienteraient même pas, parce que la seule action en images les tiendrait en haleine ! »)

L’aspect le plus passionnant de Ferme les yeux et vois ! se niche justement dans ces moments où Hitchcock nous livre ses « recettes de cuisine ».  De manière très précise, il explique sa notion de suspense qui consiste à offrir aux spectateurs un petit temps d’avance sur les personnages afin qu’ils puissent s’identifier et s’inquiéter des évènements à venir, au contraire de la terreur qui repose sur un effet de surprise total. Il souligne d’ailleurs son échec d’avoir voulu une fois mêler les deux lors de la scène du jeune garçon transportant une bombe dans Sabotage.

Parallèlement à ces questions de mise en scène, Hitchcock se livre à nous avec beaucoup d’humour (noir) et de flegme (tout britannique), rendant hommage ici à Alma, sa femme et précieuse collaboratrice ou analysant là son goût pour le crime et la peur en dévoilant quelques souvenirs de son enfance.

On l’aura donc compris, ce recueil de textes est fortement conseillé à tous les admirateurs du « maître du suspense » qui retrouveront ici tout son génie de la mise en scène, y compris celle du personnage qu’il aimait jouer…

***

Ferme les yeux et vois ! d’Alfred Hitchcock

Marest éditeur

ISBN : 979-10-96535-01-9

362 pages – 14€

Sortie en janvier 2017

A propos de Vincent ROUSSEL

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