“Vues Lumière” m.e.s  Isabelle Lafon

Cinéma sans écran

Isabelle Lafon nous présente sa nouvelle pièce “Vues Lumière” au Théâtre de la Colline jusqu’au 5 juin. L’écriture de la pièce, caractéristique d’une écriture de plateau, évolue au fil des représentations. Comédiens, créateurs et auteurs se confondent : ils forment un équipage prêt à embarquer en direction de multiples pays imaginaires, loin du XXème arrondissement. Ces comédiens-auteurs sont toujours sur le fil de l’improvisation. Cette improvisation est tout de même maîtrisée par la singularité de chacun des personnages venant nouer le récit : la naissance d’un atelier cinéma dans un centre social.

Les cinq comédiens (Isabelle Lafon, Johanna Korthals Altes, Judith Périllat, Karyll Elgrichi, Pierre-Félix Gravière) sont d’emblée sur scène, ils n’en sortiront plus. Leur présence sur le plateau est continue et leurs paroles peuvent se libérer à chaque instant sans aucune limite spatio-temporelle.

Soulignons que le jeu proposé par les comédiens qui, bien que pris dans un contexte social rude, ne cesse de faire sourire et rire. L’espièglerie des interprètes règnent sur le plateau, laissant place à la primauté des personnages brutes, ces figures vives loin d’être clichées. Durant 1h30, les émotions sans filtres sont lâchées dans ce ring uniquement composé de chaises vides et d’une scène ouverte, bordé par les spectateurs.

Bienvenue dans un centre social du XXème arrondissement et ses entours

Ici, naît un atelier « sans animateur », « autogéré ». Un bien grand mot pour témoigner d’une hospitalité épurée. Georges « au pluriel » et Fantine « fonfon mais pour plus tard » sont les instigatrices de cet atelier. L’excuse de la création de ce groupe est : le cinéma. Y sont accueillis ceux qui le chérissent ou non, le font ou le regardent, le racontent ou le débattent. Mais c’est dans les effets induits par les projections (réalisées ou non) que se loge la thématique essentielle de cette pièce : comment une parole s’ouvre-t-elle autour d’un objet commun ?

Photo de répétitions © Tuong-Vi Nguyen

L’atelier cinéma de Georges, Fantine, Esther, Shali et Martin fait œuvre

Nous sommes spectateurs d’un groupe en création : des rêveries, aux projections jusqu’à sa mise en œuvre, mise en scène. En son cœur, comme pour tout groupe, la précarité du lien. Un rien peut le créer comme le rompre. Nous assistons ainsi aux évolutions et dérives de la vie d’un groupe : il prend corps, se vit, se meurt et se réinvente. Chacun des protagonistes sera créateur d’un lien toujours renouvelé.

Se ressent d’emblée la lourdeur de vie portée en chacun, les traumatismes dus aux exils, abandons et autres histoires tues. Néanmoins, leurs fragilités résistent à toute tentative de camouflage. Elles sont le thème essentiel de cette pièce. De ces failles naissent des relations plus torturées les unes que les autres. Ici le tortueux n’est pas synonyme de pathos, au contraire, le sourire reste accroché à nos lèvres de spectateurs.

Les questionnements les plus quotidiens sont ainsi mis en exergue : comment être en lien ? Comment être avec l’autre, présent comme absent ? Sont passées au crible les manifestations de liens les plus tenaces : les retards, les cris, les logorrhées, les silences, les obsessions, les maladresses et les élans d’amour. On sent alors que les effets de l’atelier outrepassent l’espace où il s’y joue.

L’atelier est un espace de création

Cet atelier existe pour donner de la forme au vide, au traumatisme. Les failles de chacun structurent le groupe. Un univers de phrases parlées, lues, récitées et projetées se forme au rythme du plateau. Un espace d’échange est alors mis en jeu.

Nous pensons à Jean Oury (figure de la psychothérapie institutionnelle) qui nous rappelle le rôle essentiel de cet objet très prosaïque, le pot : ce qui donne forme au vide.

« Qu’est-ce qu’un pot ? C’est une façon de façonner une Gestaltung : donner de la forme, mettre de « l’enforme » au vide. S’il n’y avait pas de vide, ce ne serait pas un pot, mais simplement de la terre », Jean Oury.

Ici, l’atelier cinéma, tout comme le pot, aiderait ces participants à donner une forme à leurs difficultés.

Les références culturelles jaillissent. On se lie à ces personnages et à leurs objets d’amour. Georges serait la descendante d’Allende et voue un amour sans limite pour le cinéaste Patricio Guzmán. Shali dédie sa vie à la poétesse iranienne Forough Farrokhzad (فروغ فرخزاد). Martin aime et crée des phrases isolées. Esther lutte. Fantine vit une relation avec des films qui la regardent, elle dispose des rouages de la mécanique du regardeur regardé.

Photo de répétitions © Tuong-Vi Nguyen

Les personnages sont nus, dépouillés de tout objet

La scénographie est constituée d’un plateau nu et d’une dizaine de chaises. Vous ne verrez pas de téléphones et autres inhibiteurs d’imaginaires : ici tout s’invente, ensemble, des personnages aux spectateurs. Il faut faire un effort car nous ne voyons ni film, ni livre, ni lieu de vie. C’est la passion des phrases, précipitées ou ralenties, autour desquelles nous nous lions le temps de la représentation.

Rien que des chaises – tantôt murs invisibles d’un centre social, cuisine de mauvais goût, balcon à la vue imprenable, salon plein de bouquins ou atelier d’une mécanicienne – elles sont ici décors. Les chaises sont prêtes à accueillir bien plus de corps que ceux qui vivent sur cette scène. « Achetez des chaises pour parler sinon ça sert à rien » dit Jean Oury. L’omniprésence des chaises, la plupart vides, serait donc là pour faire parler, la parole peut s’installer.

Cette réunion autour d’un objet commun, le cinéma, ne nous laisse pas dupe. Il peut se métamorphoser en film, mets, poésie, miniature, pierre tombale, image imprimée... Nous nous servons des objets pour faire du lien. Dans cette pièce les images s’effacent au profit des liens créés par ces objets. Le cinéma se parle, il est, ici, sans écran. Néanmoins, la projection tant attendue a bien lieu. Le grand décor se déploie : un drap blanc agit comme révélateur de nos petits objets intérieurs qui nous font tenir debout.  

« T’avais l’horizon dans ta poche » dit Georges hors-champ à Martin dans le cadre (à la manière d’une « Vue » des frères Lumière)

À la manière d’un polaroïd, l’atelier et ses liens intrinsèques apparaissent avec lenteur et finesse. La norme se fait oublier le temps d’une heure, un mini-monde se révèle. Ce lieu protégé de toute violence nous accueille – un temps trop court – faisant de nous un membre de ce groupe. Vues Lumière nous signifie qu’avec quelques bouts de ficelle et une écriture réinventée chaque soir, une pièce peut résonner humblement en chacun des spectateurs. On garderait bien cet atelier en poche.  

A découvrir au Théâtre de la Colline du 10 mai au 5 juin 2019.

A propos de Déborah Gutmann

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