L’Ecran Pop : Expérience collective amplifiée

Souvent considéré comme le premier film sonore de l’Histoire du cinéma, Don Juan (1926) d’Alan Crosland avec John Barrymore, s’il ne contenait pas de dialogues laissait à la musique une place prépondérante, et la sensation (accentuée par la présence au casting de vedettes de l’opéra et de Broadway emprunte de certains codes dans leurs expressions) d’une œuvre qui demandait davantage à être chantée plus que parlée. Le même cinéaste, réalise l’année suivante, le premier film parlant de l’Histoire, Le Chanteur de jazz, lequel contient plusieurs scènes chantées insérées aux milieu d’autres muettes. Ces deux longs-métrages popularisent dans l’imaginaire collectif, un goût de la chanson au cinéma, qui donnera naissance à deux courants successifs, les films « avec chansons » qui fleurissent au cours des années 30 un peu partout dans le monde et en parallèle les premières grandes comédies musicales américaines, avec comme point d’orgue le carton colossal du Magicien d’Oz de Victor Fleming en 1939. La popularité du film musical au sens large ne se démentira pas au cours des décennies suivantes, comme en témoignent au cours des seules deux dernières années, les succès de La La Land, The Greatest Showman ou A Star is Born.

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Le Chanteur de jazz (Copyright Warner Bros. All rights reserved. 1927)

Comparativement, l’histoire du karaoké est plus récente, même si ses prémisses remontent aux années 20 à travers la série de courts-métrages d’animation Song Car-Tune. Série comptant une trentaine de films, comprenant tous le principe de la boule rebondissante, la « bouncing ball », permettant au public de chanter durant le visionnage. Le terme « karaoké » nom contractant Karappo-Okesutora, (« orchestre vide » si l’on traduit littéralement) est déposé au japon en 1962 par Kibusaro Takagi, qui a l’idée de machines pouvant jouer les chansons sans les voix de ses interprète, pour permettre à ceux qui le veulent de chanter. En France, il faudra attendre quelques décennies avant que le genre ne connaisse vraiment son essor soit au cours des années 2000.

 

Venons en maintenant au Sing-along, ce concept arrivé en Angleterre au cours de la décennie 90, que l’on pourrait schématiquement définir de la façon suivante, un karaoké à grande échelle, dans une salle de cinéma et sur grand écran. Volonté de transformer une séance classique en semi-concert et ainsi faire de l’expérience en salle, un grand spectacle au sens littéral du terme. Si le principe se répand rapidement dans le reste de l’Europe et aux États-Unis, il ne s’implante curieusement pas durablement en France, se résumant à quelques événements occasionnels très marginaux… Jusqu’au jour où Natacha Campana, fondatrice et productrice de L’Écran Pop, décide après avoir découvert le concept du Sing-along à Londres, de tenter de l’importer dans l’hexagone. La première a lieu en septembre 2017 avec la projection de Mamma Mia ! au Grand Rex, succès oblige, en 2018 deux nouveaux films apparaissent dans le catalogue (Les Demoiselles de Rochefort et Grease), les événements sont de plus en plus réguliers et se délocalisent peu à peu dans le reste du pays. Près de deux ans après sa création, nous étions convié, le 24 mai dernier, à la première de L’Écran Pop au Pathé Bellecour à Lyon, avec la projection (la deuxième seulement après une séance au Grand Rex quelques jours plus tôt) de Bohemian Rhapsody de Bryan Singer. Biopic sur Queen, de leurs débuts au mythique concert de Live Aid, plus particulièrement centré autour de son charismatique leader Freddie Mercury, campé par Rami Malek, récompensé d’un oscar, le film a été l’un des cartons surprises de l’année 2018 avec plus de 4,3 millions d’entrées dans l’hexagone et plus de 900 millions de dollars de recettes au box-office mondial. Explosant ainsi tous les scores des précédents biopics musicaux mais aussi toutes les prédictions à son sujet tout en nous rappelant à la popularité folle du groupe anglais. Ayant déjà vu le film lors de sa sortie en salle et observé la propension des spectateurs à chanter ou chantonner durant le visionnage, on était curieux de voir comment une salle remplie allait saisir l’opportunité de le faire tout du long et de manière non seulement décomplexée mais également encouragée. Avant de revenir sur l’expérience, ne prenons personne de court, nous ne sommes pas à proprement parler des inconditionnels d’un film avant tout pensé pour les (nombreux) fans de Queen et de Freddy Mercury. Très classique dans son déroulé même si pas forcément déplaisant, l’ensemble est surtout rehaussé par quelques morceaux de bravoure sur le plan de la mise en scène tels que l’enregistrement du fameux Bohemian Rhapsody, celui de We Will Rock You et bien évidemment son final galvanisant : une impressionnante reconstitution du concert de Live Aid, où Bryan Singer avec audace, met à profit des technologies qu’il a éprouvé au cours des deux précédentes décennies sur des projets bien différents comme ses X-Men et Superman Returns.

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Les Demoiselles de Rochefort (Copyright Ciné Tamaris)

Avant la projection, une trentaine de minutes durant, plusieurs animations sont proposées, un maître de cérémonie diligente quiz, concours de déguisements et autres joyeusetés histoire de lancer la soirée sur un mode festif. Vient ensuite le moment tant attendu où les lumières s’éteignent, se lance le générique avec le son du logo de la 20th Century Fox, rejoué à la guitare électrique, provocant des réactions immédiatement enthousiastes. Bohemian Rhapsody ayant un aspect paradoxal, s’il s’agit indéniablement d’un film musical, il est longtemps « avare » en chansons, dans le sens où les morceaux ne se résument qu’à des bribes d’une trentaine de seconde, si l’on ajoute à cela qu’avant les premiers succès ce ne sont pas les chansons les plus célèbre du répertoire de Queen que l’on peut entendre, le public présent peine à se lancer, créant une ambiance étrange où tout le monde attend pour se mettre à chanter. La donne change au fur et à mesure, alors qu’apparaissent dans le récit les plus gros tubes avec le constat d’une montée crescendo allant jusqu’au concert final évoqué plus haut, faisant office d’apothéose. Ce qui était déjà le climax de la version « classique », prend dans ce format karaoké, une envergure nouvelle assez stupéfiante, enthousiasmante et au fond émouvante. Salle quasi entière debout, chantant, applaudissant, manifestant sa joie en toute liberté, vivant le film plutôt que se contenter de le regarder. Au cours de ces vingt dernières minutes, la portée de l’expérience change subitement et son potentiel fédérateur s’impose comme une évidence, les considérations qualitatives sur le film n’ont plus lieu d’être, quelque chose est transcendé. Sensations devenues rares au cinéma de communion et de partage entre les spectateurs, redonnant ses lettres de noblesse à un principe parfois mis à mal, celui de l’expérience collective dans une salle obscure.

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Bohemian Rhapsody (Copyright 2017 Twentieth Century Fox)

À mi-chemin entre la projection classique et la salle de concert, le Sing-along tel qu’il est concocté par L’Écran Pop, maximise l’immersion tout en laissant la liberté aux spectateurs de s’impliquer, de donner une couleur unique à leur séance, tout en contribuant par ricochet – et c’est un sujet qui nous tient à cœur – à réaffirmer la suprématie du cinéma sur tous les autres modes de visionnage. Amateurs de films musicaux mais pas seulement, laissez-vous tenter…

 

Informations complémentaires :

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Prochaines dates

– 7 Juin 2019 – Paris (Cinéma Le Grand Rex)
Les Demoiselles de Rochefort
-> Réservation

– 13 juin – Paris (Cinéma Le Grand Rex)
Grease
-> Réservation

– 6 juillet – Lyon (Festival Tout l’Monde Dehors -> Place Ambroise Courtois)
Grease
-> Gratuit

– 19 juillet – Paris (Cinéma Le Grand Rex)
Grease
-> Réservation

– 13 Septembre 2019 – Paris (Cinéma Le Grand Rex)
Bohemian Rhapsody
-> Réservation

29 Novembre 2019 – Paris (Cinéma Le Grand Rex)
Les Demoiselles de Rochefort
-> Réservation

 

 

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A propos de Vincent Nicolet

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