“Saison Sèche” m.e.s. de Phia Ménard

A l’assaut du château faible !

Dans une mise en scène oppressante et fascinante, Phia Ménard dynamite le patriarcat, les assignations de genre et livre l’une des meilleures pièces du festival d’Avignon. Attention, ça mouille en pleine saison sèche !

Le rideau est fermé. Elle arrive un micro à la main ; marque une pause. Avec l’ingénuité d’une demoiselle d’honneur et le magnétisme d’une grande prêtresse, Phia Ménard sonne l’hallali en personne. Sa punchline du siècle nous met aux abois. À partir de là, on a oublié de cligner des yeux : la metteuse en scène va nous raconter la messe à l’envers.

“Je te claque la chatte.

Cette phrase, des individus en meute, bien certains de la toxicité de leur masculinité, l’ont adressée à Phia Ménard alors qu’elle sortait d’une session de création pour Saison Sèche avec sa troupe. Mais Phia Ménard n’est pas du genre à se laisser résumer à un organe génital. Elle a attrapé la phrase et l’a rapportée à son propriétaire en lui faisant comprendre qu’il n’était pas à la hauteur de ses adorables faveurs.

En clin d’oeil aux insultes racistes, sexistes et LGBTphobes que leurs victimes se réapproprient pour se nommer, Phia Ménard ouvre son spectacle avec cette déclaration. Comme un sous-titre, comme une respiration, comme une déclaration de guerre. Nous sommes partis pour un brûlot féministe et politique d’une heure trente.

Macho s’abstenir !  

Un patriarcat bas de plafond

Rideaux. Saison Sèche commence dans une pâleur chirurgicale ou psychiatrique. La scène est une boîte verticalement exiguë, dans laquelle 7 performeuses vêtues de blancs, prises au piège — on le comprendra — d’un patriarcat bas de plafond, vont se livrer à un women empowerment tellurique et jouissif. Le fil se déroule lentement, implacablement.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Dans un décor au minimalisme trompeur, Phia Ménard, multiplie du début à la fin les clins d’oeil à l’art contemporain. On aperçoit les araignées de Louise Bourgeois, la matière d’Anish Kapoor, les néons de Claude Lévêque, les parois organiques d’Adriana Varajão et beaucoup d’autres. L’imagerie convoquée est vaste, parfois presque régressive. La metteuse en scène parvient à créer, grâce à la scénographie et aux chorégraphies, une ambiance terriblement anxiogène et pourvue d’une puissance plastique considérable, comme c’était le cas dans sa précédente pièce, Les Os Noirs. Les filles sauvages (Marion Blondeau, Anna Gaïotti, Elise Legros, Marion Parpirolles, Marlène Rostaing, Jeanne Vallauri et Amandine Vandroth) qu’elle lâche sur scène nous emportent avec elles dans une performance précise à l’énergie grandiose.

« Une fois qu’on a fait tomber le prince charmant, on s’aperçoit que le château fort n’est pas tombé pour autant »

D’abord, le temps de l’oppression : positions obstétricales, costumes handicapants qui empêchent la dissimulation des attributs sexuels, cavalcades arachnéennes ; tout cela au rythme d’un décor physiquement menaçant qui nous fout des sueurs froides. Les femmes sont des proies. Lorsqu’elles tentent de se redresser, de s’émanciper, le plafond les écrase à nouveau. Femelles, restez courbées !

Puis vient le temps du regroupement. Phia Ménard convoque les sorcières-guerrières, on n’en verra que sept mais grâce aux jeux d’ombres et à notre adhésion immédiate, nous sommes devant une armée. C’est dans cette ronde de sabbat qu’apparaissent les premières tâches : les performeuses troquent leurs robes informes pour un plumage vaudou qui commence à les individualiser. Ces femmes se débarrassent de ce qui les réduit à des pondeuses reproductrices, et les oeufs tombent et roulent ; roulent tristement vers le public comme une partie de flipper que l’on abandonne. L’orage gronde, nous, on ronronne. La musique d’Ivan Roussel accompagnée des cris de guerre nous électrise des pieds à la tête.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Puis vient le temps de l’exorcisme. Le mâle dominant et ses projections sont déclinés sous les habits d’autorité qu’il revêt dans la société (l’homme d’Église, le professeur, le banquier, le chef de gang, le pompier musclé…). Pour l’achever, il faut l’incarner ; usurper le pouvoir. Le tableau que peint Phia Ménard à ce moment-là est celui d’un système qui s’épuise et se barricade, devient une caricature malade de lui-même. Une hypnotique parade qui se vomit jusqu’à épuisement.

« Une fois qu’on a fait tomber le prince charmant, on s’aperçoit que le château fort n’est pas tombé pour autant » — un fragment d’interview dans le livret de la pièce nous laisse imaginer la quatrième et dernière partie de cette émouvante feuille de route. Cette fin est virtuose, magique presque surnaturelle. Phia Ménard excelle dans sa démarche de déconstruction de la normativité. Nous sommes projetés dans un monde qui s’écroule, noyé dans ses propres coulures. Est ce la bile noire des hommes dominants, leurs suintements virils ou le flot boueux destructeur des normes ? Un mélange certainement. Nous sommes totalement stupéfaits et nous ne savons pas ce qui éclabousse le plus : la mise à sac de cette forteresse, les suintements noirs ou les larmes du public.

On ne naît pas féministe, on le devient !

Saison Sèche a irrigué le festival d’Avignon d’une sève poétique et politique, d’une scénographie aux dimensions plastiques aussi généreuses et signifiantes que sur ses pièces précédentes, ainsi que d’une mise en scène parsemée d’humour qui distord les codes du film d’horreur, du revenge movie ou du drag king. Nous sommes face à un chef d’oeuvre qui se crée devant nous. Le génie de Phia Ménard dans cette épopée sur le genre, c’est aussi de ne laisser aucun spectateur sur le bord du chemin. En effet, grâce à une narration qui suit un fil sensoriel — proche de sa pièce Belle d’hier — tous et toutes peuvent épouser la cause par conviction ou par empathie. On ne naît pas féministe, on le devient.

 

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Avec cette spectaculaire performance, Phia Ménard continue son entreprise de reconceptualisation et son inlassable lutte contre la domination masculine et la violence du patriarcat. Après avoir fait tomber le prince charmant et le château fort, nous avons hâte de rencontrer la civilisation qu’elle va installer sur ces jolis décombres.

“Le but de la reconceptualisation est de casser le lien entre masculinité et individu.

Et donc d’étendre aux femmes le statut d’individu” 

Joan Wallach Scott dans Parité !  L’universel et la différence des sexes 

 

Article écrit en collaboration avec Antoine Héraly

En tournée :

A la MC93, Maison de la culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny  (en partenariat avec le Théâtre de la Ville – Paris) : du 10 au 13 janvier 2019

Au Théâtre, Scène nationale d’Orléans  : les 17 et 18 janvier 2019

Au Tandem, Scène nationale de Douai   : le 5 février 2019

A la Comédie de Valence, Centre Dramatique National Drôme-Ardèche : les 13 et 14 février 2019

A la Criée, Théâtre National de Marseille  : du 28 février au 2 mars 2019

Au Théâtre des Quatre Saisons, Scène conventionnée musique(s), Gradignan : le 7 mars 2019

Au Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique, Nantes : les 13 et 14 mars 2019

Au Théâtre National de Bretagne, Rennes : du 20 au 29 mars 2019 (relâche le 23 et le 24)

A la Filature, Scène nationale de Mulhouse : le 4 mai 2019

A propos de Xavier Prieur

A propos de Antoine HERALY

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