Luis Ortega – “L’Ange”

Luis Ortega a construit le héros de son film à partir de la figure du plus fameux tueur en série que l’Argentine a connu : Carlos Eduardo Robledo Puch. Puch a été surnommé « L’Ange noir », ou encore « L’Ange de la mort » (1). Non pas seulement parce que son tableau de chasse fut des plus sinistres et sanglants, mais bien, également, parce qu’il était d’une beauté juvénile sidérante, empêchant certains d’admettre ou de bien comprendre qu’un esprit féroce comme le sien puisse loger dans un physique séraphique (2). Dans un journal de l’époque est utilisée l’expression « Monstruo asesino con cara de angel » (« Monstre tueur au visage d’ange »).
En février 1972, Puch est arrêté. Il n’a alors que 20 ans. En 1980, il est condamné à la prison à perpétuité pour onze assassinats, pour viol et tentative de viol, pour vols et enlèvements. En ce début 2019, il purge toujours sa peine.

Luis Ortega a travaillé avec deux scénaristes : Sergio Olguín et Rodolfo Palacios qui a écrit une biographie sur Carlos Puch intitulée El Ángel Negro – La feroz vida de Carlos Robledo Puch [Sudamericana, Buenos Aires, 2010].
Les auteurs ont gommé les aspects trop sordides du parcours du criminel – viol et tentative de viol, assassinat de femmes, tir sur un landau où se trouvait un bébé – pour se focaliser sur le charme vénéneux émanant du jeune délinquant que tout le monde appelle Carlitos dans le film, sur sa candeur – fut-elle macabre. Une beauté qui illumine les actes destructeurs, symboles d’une soif de liberté absolue et d’une volonté de subvertir l’ordre social. Ils ont rendu compte de la fascination que peuvent exercer de tels actes et leurs motivations sur des individus qui ne sont pourtant absolument pas susceptibles de se comporter de façon similaire. Luis Ortega a déclaré de ce point de vue : « Très jeune, j’ai été attiré par les histoires criminelles sans que je puisse me l’expliquer. Beaucoup de personnages de films ont nourri cette fascination, et si cette attirance était au départ esthétique, elle a ensuite été dominée par un besoin d’adrénaline – c’était quelque chose qui faisait écho en moi. Adolescent, la réalité écrasante de la violence était trop délirante pour moi. Du coup, quand j’ai décidé de raconter l’histoire d’un jeune voleur devenu assassin, je me suis dit qu’il ne fallait pas faire un film féroce, mais empreint de beauté – comme un cadeau au spectateur » (3).

© K&S FILMS – UGC

Luis Ortega et ses collaborateurs ont introduit dans la psychologie et le comportement de Carlitos et de certains autres personnages des composantes relevant de la bisexualité et de l’homosexualité – vécues effectivement ou de façon latente. Parmi ces personnages, il y a le principal complice de Carlitos : Ramón Peralta [Jorge Antonio Ibañez dans la réalité] auquel un riche collectionneur de tableaux fait une fellation à un moment du récit. Rien n’est avéré concernant cet aspect de la sexualité du vrai Carlos Puch, mais il a été examiné, questionné. Durant les reconstitutions de ses crimes par la Justice, des comportements qualifiés de « féminoïdes » auraient été observés. En 1980, à la demande du juge Alberto Segovia, l’expert psychiatrique Osvaldo Raffo eut 25 entretiens de 5 heures avec Carlos Puch. Interrogé sur son homosexualité, le criminel a répondu qu’il n’était pas homosexuel et que cet aspect supposé de sa sexualité était pure invention. Après la réalisation de L’Ange, Carlos Puch a écrit une lettre à Luis Ortega pour protester contre le portrait ambigu qui a été fait de lui (4).
En août 1971, Jorge Ibañez meurt dans un accident de voiture alors que Carlos Puch en sort vivant. Puch a été considéré comme le meurtrier de son complice. Le cinéaste et ses scénaristes traitent autrement, à leur manière, l’événement dramatique. Carlitos conduit la voiture dans laquelle se trouve également Ramón – assis à la place du mort. Brusquement, alors qu’il traverse un tunnel, il heurte volontairement une voiture roulant à contresens. Il y a peut-être quelque chose de l’ordre de la pulsion suicidaire, autodestructrice, dans ce geste. Mais il y a aussi, manifestement, la volonté d’empêcher le complice, qui est comme un frère jumeau, de s’éloigner de lui… Le collectionneur de tableaux a en effet pris sous son aile Ramón. Il le fait participer à des émissions de télévision et projette de l’emmener à Paris. Il pourrait donc s’agir aussi de l’expression d’une jalousie amoureuse de la part de Carlitos.

Luis Ortega a affirmé avoir été influencé par la littérature et le personnage de Jean Genet : « (…) en lisant Journal du voleur (…) et Notre-Dame-des-Fleurs, j’ai été complètement saisi par la force de son expérience criminelle, poétique et presque religieuse » (5).
La traîtrise, chère à Genet, est d’ailleurs représentée dans L’Ange. Carlitos fait la promesse à la police qui a arrêté les deux délinquants d’aller chercher les papiers de Ramón à son domicile afin que celui-ci soit libéré – pour ce qui le concerne, Carlitos a ses papiers avec lui. Il ne le fera pas, ne reviendra pas au commissariat. Il retrouvera plus tard Ramón, lorsque celui-ci sortira de prison. Une scène, une situation cependant ni très claires ni très convaincantes.

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Luis Ortega filme sans (éclairs de) génie, mais avec élégance, avec une bonne dose de poésie onirique et d’humour plus ou moins noir, son Carlos Puch et le monde dans lequel il évolue. Carlitos doit beaucoup à celui qui l’incarne, Lorenzo Ferro, dont c’est le premier rôle au cinéma, et qui arrive à marier avec talent un comportement d’adolescent et des allures d’adolescente, un côté spontané et un côté poseur-danseur, une douceur malicieuse et une froideur légèrement boudeuse.
Il est amusant de voir comment ce hors-la-loi, qui paraît novice au début du récit, dépasse en ambition les malfrats avec qui il s’associe : son premier complice, Ramón ; le père de celui-ci, José ; son second complice : Miguel. Comment il les subjugue, mais aussi les effraie par les risques qu’il leur fait prendre. Carlitos tire et tue sans réfléchir, semblant parfois se prendre pour un cow-boy plus rapide que son ombre. Il est volontaire, téméraire, ne semble pas connaître de limites, et son parcours finit par prendre la dimension d’une fuite en avant, celle d’un inconscient jouant très dangereusement du chalumeau et avec le feu…

Au tout début du film, la voix off-interne de Carlitos se fait entendre et elle montre déjà le paradoxe et l’aporie dans laquelle se trouve le jeune homme : « Personne n’envisage la possibilité d’être libre ? (…) On a tous un destin. Moi je suis né voleur » [sous-titres français]. On voit par là comment Carlitos ne peut que finir enfermé en lui-même et par les autorités.

Sur cette question de la liberté, on remarquera que Luis Ortega établit un parallèle entre voleurs et artistes. Un topos dont il réussit à ne pas faire un trop lourd cliché. Le dernier long-métrage de Lars Von Trier peut venir à l’esprit du spectateur, mais nous sont spontanément revenus au nôtre les mots de Maurice dans The Killing, quand il évoque l’équivalence de statut entre les truands et les artistes – même si l’argumentation du joueur d’échecs est tout à fait spécifique à l’œuvre de Stanley Kubrick. Dans L’Ange, José et Carlitos manifestent un intérêt pour les tableaux peints.

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À travers son film, Luis Ortega traite de sujets toujours d’actualité, mais se réfère aussi à une époque précise qu’il envisage avec nostalgie : les années soixante et soixante-dix. L’époque de la libération des mœurs et de la transgression… avec le mouvement hippie, le phénomène des Hell’s Angels, le rock’n’roll. L’époque du Nouvel Hollywood qui a produit Bonnie And Clyde (1967) ou Easy Rider (1969) (6).

La musique joue un grand rôle dans L’Ange. Elle apporte des surplus de sens aux scènes et aux images, mais aussi et surtout un rythme fort à l’équipée sauvage de Carlitos. On entend, entre autres, des morceaux des groupes argentins Billy Bond y la Pesada del Rock and Roll – la pochette du premier album datant de 1971 est visible à l’image – et Pappo’s Blues. De ce dernier est proposé Adónde está la libertad (1971). Dans ce morceau qui décrit un climat de guerre, le chanteur Norberto Aníbal Napolitano se demande désespérément où trouver la liberté. Luis Ortega a par ailleurs intégré une reprise en espagnol du morceau des Animals The House Of The Rising Sun, interprétée par le chanteur argentin Palito Ortega. Les paroles ont été modifiées. Ortega y chante la solitude.

Une autre référence importante est bien sûr la situation politique de l’Argentine des années 1971 et 1972 – le premier assassinat commis par Carlos Puch date de mars 1971. Le pays vit une situation chaotique et on voit effectivement à l’image, à plusieurs reprises, la police et les militaires patrouiller ou faire des contrôles sur les routes que sillonnent les héros du film. Certaines méthodes de répression violentes sont évoquées : la « gégène » (« electricidad »). Et puis, il y a ce final où les forces de l’ordre, en (sur)nombre, entourent la maison dans laquelle s’est retranché Carlitos. Ici, c’est la fin de Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969) qui vient à l’esprit… Mais la dimension que Luis Ortega veut donner est aussi et surtout politique. À la question : « Que représente cet ange exterminateur dans l’Histoire, la culture argentine ? », le réalisateur a répondu : « Il représente la fin de l’innocence criminelle et le commencement des crimes d’état. La dictature s’est férocement installée quelques années après, en 1976 » (7).

L’Ange a été produit, entre autres, par Pedro et Agustin Almodóvar. Il a été présenté au dernier Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard.

Notes :

1) « Los diarios y las revistas de 1972 lo llamaron monstruo, bestezuela humana, sádico asesino, hiena perversa, tuerca maldito, niño-muerte, asesino unisex, Belcebú, gato rojo, demonio bien parecido, diablo con cara de niño y chacal » (Rodolfo Palacios, « Robledo Puch, el asesino en serie que rompe taquillas en Argentina », El País, Buenos Aires, 29 septiembre 2019 :
https://elpais.com/internacional/2018/09/28/argentina/1538155632_241899.html

2) Est évoquée dans L’Ange l’assertion de Cesare Lumbroso selon laquelle la laideur morale et la laideur physique sont en corrélation. Affirmation battue en brèche par le cas Carlos Puch.

3) Déclarations publiées dans le « Dossier de presse ».

4) « Robledo Puch se enojó porque insinuaron que es gay y mandó “carta documento” », El Nueve, 22 de agosto de 2018 : https://www.elnueve.com/robledo-puch-se-enojo-porque-insinuaron-que-es-gay-y-mando-carta-documento

5) « L’Ange, le regard de Luis Ortega » (Interview rédigée par Charlotte Pavard), Festival de Cannes, 11/05/2018 :
https://www.festival-cannes.com/fr/69-editions/retrospective/2018/actualites/articles/l-ange-le-regard-de-luis-ortega

6) Luis Ortega a eu l’occasion d’expliquer avoir voulu réaliser un Bonnie And Clyde avec une dimension « gay » ( Rafael Motamayor, « El Angel Director Luis Ortega Talks Making a Gay Bonnie and Clyde Based on a Real-Life Teen Serial Killer », Remezcla, October 1, 2018 : http://remezcla.com/features/film/el-angel-luis-ortega-interview-toronto-film-festival/)

* Sur les films qui ont influencé Luis Ortega, aux dires mêmes de celui-ci, cf. « Interview : Luis Ortega on The Devil in El Angel » (par Tony Timpone), Dread Central, november 13, 2018 :
https://www.dreadcentral.com/news/285237/interview-luis-ortega-on-the-devil-in-el-angel/

7) « Luis Ortega, réalisateur de L’Ange : “Je fume de la marijuana le premier jour de tournage” », Story Movies / OCS Stoy, vidéo ajoutée le 9 janvier 2019 : https://www.youtube.com/watch?v=r1ooGLjCjd8

 

A propos de Enrique SEKNADJE

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