“Macbeth”, m.e.s. Ariane Mnouchkine, La Cartoucherie (Théâtre du Soleil)

Macbeth, ou le joyeux cadeau d’anniversaire offert par Ariane Mnouchkine pour les cinquante ans du Théâtre du Soleil.

Rentrer dans une folie par la porte du beau, voilà l’odyssée fantastique que propose Ariane Mnouchkine dans son Macbeth inspiré.
Mesdames et Messieurs, cher Public (Roulements de tambour). Venez voir un polar au rythme haletant. Une plongée dans la jungle mentale d’un homme bien plus féroce que les bêtes sauvages (Roulements de tambour). Un homme qui se méfie de la pensée, qui invoque et défie les forces les plus dangereuses (Roulements de tambour). Et dont la convoitise et
 la goinfrerie maléfiques troublent et souillent jusqu’à l’ordre sacré de la nature. Un homme capable de dire des mots comme ceux qui suivent (Roulements de tambour) :
Peu m’importe comment vous obtenez lez réponses
…………………… je vous conjure de me répondre.
Même s’il vous faut déchaîner les vents
Et les laisser s’abattre contre les églises
Même s’il faut que les vagues écumantes
Désorientent et avalent toutes les flottes qui naviguent sur elles
Même s’il faut que le blé en herbe soit couché et les arbres arrachés
Même s’il faut que les châteaux s’écroulent sur la tête de leurs gardiens
Même s’il faut que les palais et les pyramides
Courbent leurs têtes jusqu’à toucher leurs fondations
Même s’il faut que le trésor des semences de la nature
Soit renversé et irrémédiablement mélangé
Jusqu’à ce que la destruction même en vomisse
Répondez à ce que je demande.
Voilà, Mesdames et Messieurs, le terrible échantillon humain que notre prochain spectacle dévoilera à vos sens sidérés (Roulements de tambour).” Présentation du spectacle sur le site du Théâtre du Soleil.
(c) Michèle Laurent
Sur scène, derrière une gaze ténue, une contrée chamanique en proie à la pire des guerres et une comme colline. Un bunker presque Afghan, des  paysannes et les Sœurs Fatales : les trois sorcières. Les tourbières ou la lande se font laineuses et alors que la brume investit tout, les trois parques, tout à la fois inquiétantes, mutines et canailles, de prédire au soldat Macbeth, une glorieuse destinée. Sous le choc, lui et son ami Banquo rejoignent le palais du Roi alors que les flashs des journalistes crépitent puisqu’il y a victoire. Les hélicoptères font sonner l’hallali. Et tout à coup les prédictions des trois folles semblent commencer de se réaliser puisque le voilà nommé sire de Cawdor. S’ensuit alors la descente aux enfers d’un homme cupide et avide de gravir au plus vite les échelons promis, galvanisé qu’il est par une épouse tout aussi impatiente : l’intrigante et manipulatrice Lady Macbeth.
Même s’il convient de ne pas trop en dire pour laisser la surprise la plus totale au public, il est cependant important de commencer cette critique en soulignant que le spectacle est total, qu’il commence dès la réception dans la grande salle attenante à la scène et qu’il rejoint cette tradition si délicieuse du Théâtre du Soleil qui mélange habilement, et cela depuis cinquante ans, grandeur et attentions délicates toutes vers le spectateur adressées.
D’une précision implacable, la mise en scène et la scénographie de ce Macbeth sont tout simplement époustouflantes : proposant des tableaux d’une technique précise au possible et poétiques en diable, Ariane Mnouchkine déploie toute une palette de paysages des plus impressionnants. Des pétales de fleurs, de vaporeux clairs de lune : ici, ce sont les terres humifères écossaises _ une forêt ! _ là, un palais ou bien encore une roseraie. La précision est telle que parfois la brume atteint une horizontalité incroyable et parfaite de napperon sur certaines scènes quand elle ne s’insinue pas entre les dalles du plancher, telles des émanations démoniaques et puantes. Régis par une minutie incroyable, les changements de décor s’effectuent à vue dans une effervescence pétillante / sautillante et une accumulation de procédés intelligents. Si pour certains spectateurs ces changements peuvent s’avérer longuets, ils n’en demeurent pas moins importants tant ils démontrent la force de la technique, des machines _ engrenages, huile de coude_ et que tout n’est pas, au théâtre, qu’affaire d’interprétation.
(c) Michèle Laurent
Côté interprétation justement, le bât blesse quelque peu sans que cela soit dramatique pour la pièce tant l’esthétique est parfaite : la distribution, inégale, laisse en effet une impression mitigée teintée d’inachevé. Si certains choix sont judicieux, d’autres laissent dubitatif, telle l’interprétation du jeune fils de MacDuff prise en charge par une comédienne alors que l’un des enfants présents sur scène aurait pu l’interpréter, éliminant ainsi le décalage ressenti. D’autres rôles s’avèrent également imprécis et demanderaient à être resserrés (lorsque ce n’est pas le texte qui parfois est mangé voire tronqué, l’intervention de la souffleuse présente au milieu du public cassant de manière assez radicale la dynamique du spectacle (même si l’aspect artisanal appartient à l’ADN même du Théâtre du Soleil)). Rappelons néanmoins que la date de la première a été reculée pour permettre à la compagnie de peaufiner les quelques lacunes dont le spectacle semblait souffrir à date : il est donc plus que certain que le jeu se bonifiera avec les représentations et que ces défauts se lisseront avec le temps, renouant avec le rythme que l’on espère plus soutenu.
Concernant les rôles principaux, si le spectateur peut éprouver de prime abord un certain malaise concernant les choix de direction d’acteur d’Ariane Mnouchkine, ces doutes sont vite balayés tant ils ne sont imputables au final qu’à l’habitude de voir jouer Macbeth de la même façon. Ainsi, Nirupama Nityanandan livre une Lady Macbeth déstabilisante : se débarrassant du côté vénéneux trop souvent souligné,  elle incarne une épouse moins manipulatrice, plus légère et resserrée. Victime à la fois autant de son mari que de sa propre cupidité, elle erre dans l’intrigue moins assurée qu’il n’y parait, par ses propres choix. La scène du bain est à ce propos d’une justesse très évocatrice tant elle confronte le personnage à ses propres contradictions. Serge Nicolaï, sorte d’Albert Dupontel lyrique, campe quant à lui un Macbeth flirtant avec la schyzophrénie et cela dans son corps même. Si sa diction si particulière et sa façon de prendre le texte de manière classique dans sa scansion perchée sont au départ gênantes, son jeu gagne peu à peu en finesse et, même s’il cabotine de temps en temps en grimançant parfois à outrance, il parvient à témoigner du délitement psychologique du personnage. Mention spéciale pour les comédiens Vincent Mangano et Sébastien Brottet-Michel, très justes en Banquo et MacDuff.
(c) MIchèle Laurent
Un mot enfin sur la musique de Jean-Jacques Lemêtre, comparse historique de la compagnie : jouée à vue, elle permet une immersion constante dans l’action et s’avère d’une extrême richesse. L’œil constamment attiré côté cour, le compositeur et musicien apparaît tel un enchanteur du son.
En conclusion, malgré une interprétation et un rythme un peu en deçà, le Macbeth tant attendu de Mnouchkine est d’une beauté pure et d’une richesse visuelle absolue, réassurant s’il en est que le Théâtre du Soleil est un incontournable du paysage théâtral hexagonal.
A ne pas manquer en ce moment à La Cartoucherie.

A propos de Alban Orsini

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