Vinyles, Blade Runner et Kickstarter : entretien avec Jonny Polonsky

Le premier album de Jonny Polonsky, sorti en 1996, avait révélé au monde entier un jeune songwriter américain bourré de talent, possible relève pour des artistes tels que les Pixies. Black Francis / Frank Black disait d’ailleurs de lui à cette époque : “il est né pour être une rock star, et il a le talent musical qui va avec“.Toujours brillants, inventifs et bourrés d’énergie, ses albums suivants n’ont certainement pas eu le succès qu’ils méritaient, pour dire le moins. Signe des temps : en 2012, Intergalactic Messenger of Divine Light and Love faisait l’objet d’une sortie en téléchargement seul. Cela aurait dû être aussi le cas de The Other Side of Midnight, l’album que Jonny vient de terminer. Mais le crowdfunfing, aujourd’hui, offre de nouvelles opportunités ; voilà pourquoi Jonny Polonsky a décidé de financer une édition vinyle de son nouvel album via Kickstarter. Rencontre avec un artiste culte.

(Le dessin qui illustre cet article est de Joni Belaruski)

 

 
D’où viens-tu, Jonny ? Ou plus simplement, comment se sont faits tes premiers pas dans le monde de la musique ?
Quand j’étais encore adolescent, j’ai enregistré un certain nombre de morceaux sur des cassettes, que j’ai ensuite envoyées à des musiciens que j’admirais. Dans le nombre, il y avait Reeves Gabrels (le guitariste de Tin Machine avec David Bowie), et Frank Black. J’étais très fan des Pixies, et c’était juste avant la sortie de son premier album solo. Frank a produit une démo pour moi, qui m’a permis d’être signé par Rick Rubin sur son label American.
Ton premier album date de 1996. Or, à la même époque, tu as collaboré à un album de Donovan. C’est assez intrigant.
C’était au début 96, en effet, et j’étais à Los Angeles pour quelques concerts. Je séjournais dans un hôtel près de chez Rick Rubin – également son studio d’enregistrement – et il m’a demandé si ça m’intéressait de jouer de la basse sur un morceau de Donovan. Ca s’est passé aussi simplement que ça. Donovan n’était pas présent, mais il m’a envoyé une petite carte adorable. Et des années plus tard, après que j’avais déménagé à L.A., nous avons pris le thé ensemble. Mais cela n’avait rien à voir avec cet enregistrement : nous avions juste un ami en commun.
Tu as donc commencé ta carrière sous la houlette bienveillante de Reeves Gabrels et Frank Black. Il y a pire. Suivent-ils encore ta carrière ?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas eu de contact avec Charles (Frank Black) depuis des années. Quant à Reeves, je l’ai croisé dans un aéroport il y a un an. On s’est juste dit « salut ».
Les années 90, pour beaucoup d’amateurs, ont représenté un nouvel âge d’or – ou, à la rigueur, un âge d’argent – en matière de rock. Des nouveaux sons, des groupes passionnants… As-tu la même vision des choses en tant que musicien actif à cette période ?
Oui. Il est tentant d’embellir le passé, surtout quand on a eu 20 ans à cette période. Il y a beaucoup d’artistes contemporains que j’aime énormément, mais je pense franchement que les années 90 avaient quelque chose de particulier. Tellement d’artistes qui faisaient du si beau boulot… Nirvana, Soundgarden, Alice In Chains, Pavement, Sonic Youth, Liz Phair, Guided By Voices, Elliot Smith… La liste est sans fin !
Aujourd’hui, il y a beaucoup d’idées « génériques » et énormément de posture. Ce n’est pas forcément nouveau, c’est inhérent à la nature humaine, mais je crois que ces traits sont magnifiés, à notre époque.
(Photo : Chris DeFord)
Jusqu’à ton album de 2012, il y avait un « son Jonny Polonsky » très reconnaissable. A partir d’Intergalactic Messenger Of Divine Light and Love, tu sembles explorer de nouveaux territoires. Plus électroniques.
Oui, c’est vrai. Mais si vous écoutez mes premières démos, qui sont sorties il y a une dizaine d’années sous le titre Touched By Genius : The Ultimate TAJP Collection, vous découvrirez une grande variété de sons et de styles. Et beaucoup d’humour. Pendant un temps, j’ai un peu perdu cette manière spontanée de créer, et j’essaie tout à fait consciemment de revenir à cela. Ce n’est pas une régression : c’est simplement retrouver le plaisir d’écrire, sans prendre les choses trop au sérieux. Ce que j’ai un peu trop fait dans le passé. J’aime les pop songs, mais j’aime bien d’autres styles de musique et j’ai envie de faire ce que je veux, quand je veux. A quoi bon, sinon ?
Ton nouvel album continue donc sur cette lancée ?
On peut très facilement se retrouver coincé dans les attentes du public… Ou plutôt, dans ce que l’on pense qu’il attend de nous. On se perd alors dans une image de soi-même que l’on a créée, ou qui a été créée autour de nous. Mais tout ceci, au fond, n’a aucune profondeur. Contentons-nous de faire des choses et de profiter de la vie. Ou pas, d’ailleurs. Mais moi, j’en ai envie !
Pour ce nouvel album, j’avais peu ou prou tous les morceaux déjà prêts. Je suis assez prolifique, et il y avait l’embarras du choix ; toutefois, comme d’habitude, un groupe de chansons s’est détaché spontanément. En fait, tout ce que je savais en commençant l’enregistrement, c’est ce que je ne voulais pas. Je ne voulais pas faire un disque de rock ultra-énergique, avec des guitares crunchy. Alors, j’ai commencé à m’amuser avec des claviers, des boites à rythme, et des pédales d’effets.
Il y avait bien sûr une raison pratique à tout cela. Je n’avais pas assez d’argent pour aller dans un studio et payer des musiciens, et je comptais expérimenter le plus possible. Et ça, c’est difficile à faire dans un studio, sauf si on a beaucoup d’argent à dépenser. Bref, au final, mes chansons ne sont sans doute pas aussi éloignées de ce que j’ai toujours fait, mais elles sont habillées d’une manière inédite.
(Photo : Paul Elledge)
En parlant des attentes du public… Est-ce qu’Internet a été un piège, à ce titre ? Il est tellement simple de savoir ce que les gens pensent de soi, espèrent…
Je ne sais pas si Internet a quoi que ce soit à voir avec ça. Nous sommes naturellement tentés de placer l’opinion des gens avec la nôtre. Et dans ce monde, il n’y a pas meilleur moyen de s’égarer. Il faut croire ses propres sentiments et croire en ce que l’on fait. Bien entendu, les stimulations permanentes de la TV, d’Internet, des jeux vidéos, etc, n’aident pas vraiment.
Tu cites le Vangelis de Blade Runner dans tes influences pour ce nouvel album, mais aussi Gary Numan. Qu’est-ce qui t’intéresse en lui ?
J’aime les ambiances qu’il crée. J’aime la structure simple de ses morceaux. Ce sont, à la base, des morceaux punk. Les paroles sont très intrigantes, intéressantes, bizarres et évocatrices. J’aime sa voix. Ses premiers disques sont toujours aussi futuristes 30 ans après. Mes musiques préférées évoquent toujours le futur, même quand elles sont vieilles de plusieurs décennies.
Brian Eno a déclaré récemment qu’il n’y avait pas d’avenir pour la musique enregistrée, que l’âge d’or était terminé, et qu’il allait falloir passer à autre chose. Qu’en penses-tu ? Et comment le numérique et le dématérialisé t’ont-t-il l affecté, en tant que musicien ?
Si Brian Eno le dit, c’est probablement vrai, mais je déteste cette idée. J’aime les disques, j’aime la musique enregistrée. Je n’ai pas été spécialement touché par les ventes numériques (ou leur absence), le piratage, etc, puisque pour commencer, je n’ai jamais vendu beaucoup de disques ! Je ne sais pas si l’avenir donnera raison à Brian Eno. Je pense que beaucoup de gens sont encore attachés à l’idée de support physique, quel que soit le format. Le souci, c’est surtout que personne, en 20 ans, n’a vraiment sorti d’album qui vaille pour autre chose qu’une ou deux chansons. Bon, avec quelques exceptions, évidemment. Joanna Newsom, Cat Power, PJ Harvey, Nick Cave…
Tu n’es pas un gros vendeur de disques, c’est acquis, mais est-ce malgré tout suffisant pour que tu puisses vivre de ta musique ?
Oh, je ne sais pas. Aujourd’hui, les artistes gagnent davantage en faisant des concerts ou en vendant des morceaux pour la TV ou les films qu’en vendant des disques.
De notre point de vue, on serait tenté de se dire « quelle honte que Jonny Polonsky ne soit pas plus populaire, alors que Justin Bieber bouge encore ». Ressens-tu la moindre injustice quant à ta situation ?
Bon, Justin Bieber et moi, on ne fait pas la même chose, bien sûr. Mais il est vrai que je me drape parfois dans une espèce d’auto-apitoiement, et que je me dis « Pourquoi ? ». C’est de plus en plus rare, cela dit. Je suis le seul responsable, par mes choix, de ma situation. Tout ce qui m’importe, c’est continuer à faire de la musique, rester actif.
Tu n’avais jamais sorti de vinyle, jusqu’alors. Y accordes-tu une importance symbolique ?
American a déjà sorti un single 7’’ et un EP 10’’, mais je n’avais jamais eu un de mes albums en vinyle. J’aime ça, il ne faut pas chercher plus loin. J’ai grandi avec le vinyle, et il y a sans doute une part de nostalgie. Dans un coin de ma tête, il y a peut-être l’idée qu’un album n’existe pas vraiment tant qu’il n’est pas en vinyle. Ce support offre définitivement une écoute supérieure, et une expérience esthétique. Un rituel. Nous sommes des êtres tactiles : le LP est grand, on le retire de sa pochette, on enlève la poussière, on le place sur la platine, on manipule le bras… Oui, c’est un rituel fantastique. Cela dit, j’aime bien l’iPod Shuffle aussi. En fait, c’est assez génial d’avoir les deux options, et de pouvoir emporter toute sa collection dans une petite boite.
Est-ce que tu as élaboré le disque avec la notion de Face A / Face B en tête ? Est-ce que tu as pensé au vinyle dès le début de l’enregistrement ?
Oui à la première question. J’ai toujours ça à l’esprit, c’est comme ça que je fonctionne. Sans doute parce que j’ai grandi avec des disques et des cassettes, qui avaient cette notion de faces. J’accorde beaucoup de temps au choix de l’ordre des morceaux. Tout compte. En revanche, le vinyle en lui-même, il ne faut pas aller chercher trop loin : je trouvais juste que ça serait cool d’en sortir un, une fois. C’est tout.
Tu as mentionné David Lynch comme une influence. Parlais-tu de sa musique… ou de ses films ?
Tout peut devenir une influence. L’atmosphère d’un film comme Blade Runner a beaucoup compté pour ce disque. Apocalypse Now aussi. J’aime cette atmosphère. Je lisais beaucoup Philip K. Dick au moment de l’écriture, aussi. Au final, tout peut être ajouté à l’équation.
Est-ce devenu monnaie courante de financer un album via Kickstarter ?
De plus en plus. J’ai écarté l’idée pendant plus d’un an, et pour être franc, elle n’était pas franchement confortable au début. J’étais toujours coincé dans la vieille procédure, qui aurait consisté à me faire signer sur un label. Mais bon, c’est un peu le Far West, et personne ne sait vraiment quelle est l’attitude à avoir. Tout ce qui importe, c’est la musique, et comment on se laisse porter par les choses. J’avoue avoir été très réconforté par la situation d’Amanda Palmer, qui a rendu la démarche valide, en quelque sorte, plutôt que de donner l’impression de mendier. Kickstarter, c’est vrai, ça me paraissait une solution pathétique et embarrassante, au départ. Ce n’est plus le cas. Je crois que c’est une manière très chouette d’impliquer les gens qui aiment ce que vous faites. L’artiste crée, mais c’est le public qui aide cette créativité à prendre sa forme commerciale. Chacun a l’impression d’avoir participé au processus. C’est une expérience assez unique.
Autrefois, le musicien, c’était le « génie » coincé dans sa tour d’argent, imprenable, vu comme un être presque surhumain par le reste du monde. Aujourd’hui, on comprend que ce n’est qu’un être humain comme un autre. Moins de strass, moins de mystère, peut-être, mais les choses sont du coup plus réalistes ; les illusions s’évanouissent, et tout ce qui demeure, c’est la qualité du travail et le caractère de la personne qui l’exécute.
Vous pouvez vous aussi financer la sortie du nouvel album de Jonny en cliquant sur l’image ci-dessous !

 

A propos de Eric SENABRE

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