“Love and Money”, m.e.s. Blandine Savetier – Théâtre du Rond-Point

« Boom, Boom Boom.
It’s show time, motherfucker, it’s on
Apocalypse now, I’m dropping this bomb
You can’t fuck with this song
I stick to this spliff I’m not clampin this bong 
I’m a wild child, I don’t wanna go to bed
Uh shit sorry man I’m stoned again
Aooooh and now everything’s getting so psychedelic
When I’m doos dronk and forget all my fuckin lyrics
Like umm ah who gives a fuck?
Don’t worry bout it just blow a kiss to meI like danger I mean it’s a mystery
I’m a lucky ducky gettin’ mad shit for free
I rap more bling than Mr. T
I make it look easy ‘cos it is to me
My daddy says I’m like a slut to see
A South African cherrie makin’ historyBaby’s on fire
She got me going fuckin crazy since of my naaiers. » Die Antwoord, Baby on Fire.

 
Dire que l’écriture de Dennis Kelly est exigeante est un doux euphémisme tant elle emprunte à la langue parlée anglaise, à ses ruptures de rythme voire à sa vulgarité. Rapide et incisif, l’auteur la transcende à merveille et nous livre un théâtre sans concession à la verve jeune et acide.
Love and Money ne sont pas que deux termes qui s’opposent : ce sont aussi deux personnages, Jess et David, qui se font face.
Là où David est pragmatique, Jess est impulsive. Là où Jess est lunaire et contemplative, David est froid et matérialiste. Rentabilité économique contre sentimentalité.
Quelle part de ce couple l’emportera ? Plus largement, quelle place la société accorde-t-elle à cet antagonisme qui semble inconciliable ?
En exposant de manière fragmentée et antéchronologique l’histoire de ce couple, l’auteur britannique interroge la place concédée par la civilisation moderne à l’argent et plus largement à la corruption des sentiments (qu’ils soient amoureux ou familiaux) qu’elle impose.
« VAL_ Je ne crois plus en Dieu.
DAVID_ Non ?
VAL_ Non. N’est-ce pas Paul ?
PAUL_ C’est sûr que non.
VAL_ Et à quoi je crois désormais Paul ?
PAUL_ Au fric.
VAL_ À l’argent. Je crois à l’argent.
David.
C’est mon truc maintenant.
David.
Et de la même façon qu’une plante prend de l’oxygène et des nutriments et se sert de la photosynthèse pour transformer la lumière du soleil en énergie, je prends des clients et des employés et je me sers du travail acharné pour produire du fric, putain. Je suis une photosynthétiseuse de fric », Love and Money, Dennis Kelly (L’Arche).
Donnant à voir une vision désabusée du monde, Dennis Kelly expose une société gangrénée qu’il symbolise métaphoriquement au travers de ce couple en total délitement. Les deux personnages principaux sont l’occasion pour l’auteur d’explorer cette accommodation du financier sur le sentiment par le prisme pertinent du travail, de la famille, de l’amour ou bien encore du sexe qu’il induit. Tout se négocie, tout s’attribue, tout s’autorise, rien ne se donne plus.
En contrepoint de ce constat, Jess nous offre, dans un sacrifice, sa vie : connectée qu’elle est au monde et cela de manière presque cosmogonique (ne croit-elle pas à ce titre avoir été engendrée après que sa mère ait été fécondée par des spores extraterrestres ?), elle ne trouve pas sa place, exaltée qu’elle est par tout ce qui l’entoure. Enivrée, elle ne peut prendre la mesure de ce qui au final l’enferme : sa propre gourmandise pour la vie.
Ainsi donc, la modernité et le libéralisme ne signifieraient-il pas la fin du vivant ou tout du moins son asphyxie ?
(c) Franck Beloncle
« 1. Vous voulez sentir que chaque journée de travail peut être autre chose que patauger dans le sang
2. Vous voulez sentir que la vie c’est plus que simplement vous en sortir avec le moins d’inconfort possible
1. Vous savez ce qu’on dit, vivre pour travailler ou travailler pour vivre, eh bien je n’arrive pas à me souvenir quelle phrase est la bonne, mais peut-être_ malgré ce que semble nous dire le monde, malgré ce sentiment général pour ce qui est devenu, regardons les choses en face, un monde presque en phase de cynisme terminal.
3. Peut-être qu’il est possible de s’intéresser à ce qu’on fait
1. Peut-être qu’il est possible de croire en ce qu’on fait
3. Peut-être qu’il est possible de croire en quelque chose, merde
1. Je veux dire combien d’heures est-ce que vous passez au travail ? Un tiers de votre vie ? Un quart ?
2. Vous voulez faire quelque chose dont vous vous sentez, et ok vous n’êtes pas un comment dire, mais… fier.
1. Alors vous essayez.
3. Vous travaillez, vous travaillez dur pour faire mieux
2. Oui
3. Parce qu’il n’y a rien de mal
2. Non, non
2. À croire.
4. Il n’y a rien de mal à vouloir croire en quelque chose », Love and Money, Dennis Kelly (L’Arche).
Dans sa mise en scène, Blandine Savetier prend le parti d’utiliser deux espaces mobiles en forme de cages aux parois de verre, illustrant ainsi l’altération qui distancie les personnages. Isolés, les comédiens ne communiquent plus directement entre eux et doivent constamment mettre en place des stratagèmes pour s’entendre (micros portés derrière la plaque de verre, vidéos projetées). Ainsi mise en boîte, l’humanité est contrite, n’avance plus de concert : l’homme se retrouve cantonné à sa propre solitude alors qu’il appartient pourtant à ce mouvement de rentabilité global imposé par l’économie. L’individu devient accessoire, superflu.
Cette distance se trouve d’ailleurs renforcée dès la première scène où deux personnages communiquent par emails, soulignant cette idée selon laquelle même la langue est corrompue dans son cheminement vers l’autre. Ainsi fait, l’organique s’oppose constamment à la froideur de l’économique, les traces de sang, seules marques de vitalité sur le plateau, jurant sur la froideur du verre. La mort comme seule évocation de la vie sur le matériel imposé.
Portée par de jeunes comédiens à la fraîcheur bienvenue, la voix désabusée de Kelly sonne ainsi juste, et cela malgré les pièges qu’elle tend. Des « putain » et des « merde » parfois un peu trop appuyés et qui auraient mérité d’être un peu mieux assumés pour passer inaperçus, grattent de temps en temps l’oreille, de même que certains hurlements pas vraiment justifiés qui laissent une impression d’imprécision quelque peu regrettable. Des longueurs aussi, qu’on pardonne bien vite tant la maitrise du texte est audible, le tout semblant très naturel.
Dans cette proposition exigeante, Julie Pilod sort vraiment son épingle du jeu et rayonne : d’un charisme et d’une justesse exemplaires, la comédienne incarne une Jess émouvante et drôle, seul personnage pour le coup vraiment attachant de la pièce.
(c) Franck Beloncle

Pour conclure, Love And Money est une jolie proposition dont le propos moderne, interroge longtemps. 

(c) photos Franck Beloncle

A propos de Alban Orsini

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