"Littoral", Wajdi Mouawad – Théâtre 71 à Malakoff

Première pièce du quatuor « Le Sang des promesses » avant Incendies, Forêts et Ciels, Littoral ouvre une tranchée écumante sur le deuil, la filiation, la perte, la mémoire, l’identité, la rencontre, la vie dans toute sa douleur et sa beauté. Wilfrid perd son père et se heurte à l’opposition de la famille de sa mère morte en couches, qui lui interdit de l’enterrer dans le caveau familial. En quête d’un lieu de sépulture pour le corps exilé de celui qu’il a peu connu, un voyage initiatique commence pour cet orphelin dont le chemin croisera celui d’autres déracinés. Unis par le poids des fardeaux qu’ils portent, la route les mènera jusqu’au littoral…
Du noir complet naît un premier tableau. Adossés à un mur et hoquetant tels des poissons hors de l’eau, les personnages se détachent de la surface bâchée, laissant l’empreinte à la peinture de leurs corps animés par des soubresauts que l’on n’identifie pas encore : douleur, tentative de fuite, orgasme, sursaut de vie ou agonie ? Un peu tout à la fois, au fil de l’histoire où la peinture se fera tour à tour marquage, sperme, sang, puis vague. Wilfrid, magnifiquement joué par Emmanuel Schwartz, démarre son récit et l’absorption est immédiate. Il est extrêmement rare de nos jours d’entendre un texte mis en scène par l’auteur lui-même. Wajdi Mouawad, qu’on ne présente plus, transporte, prend aux tripes et parle à chacun dans un langage textuel et scénique simplement bouleversant.
C’est l’univers de Wilfrid qui porte l’architecture de la pièce. Brutalement orphelin, il puise sa force dans le rêve et la sur-dramatisation, grâce aux apparitions adjuvantes du Chevalier Guiromelan dont l’adoubement symbolique fera de lui un homme, maître de son destin (« je veux que tu deviennes invisible, le rêve que tu es m’aveugle trop de la vie »). Plein d’imagination, il a aussi « toujours l’impression de jouer dans un film ». Les séquences, ainsi mimées au clap et à la perche, décortiquent ses émotions telles des didascalies et donnent à voir ce qu’on ne dit pas, ce qu’on n’entend pas, ce qu’on ne voit pas. Inspiré par la bande dessinée dans sa gestuelle et son rire spontané un peu nigaud, le personnage incarne une naïveté enfantine mise à mal par le tragique de sa situation. Sa fragilité emplie d’autodérision en est touchante de sincérité et vecteur d’identification : “je voudrais pour une fois qu’il m’arrive quelque chose de facile !”, crie-t-il au dieu auquel il ne croit pas, mais au cas où…
En face de Wilfrid, il y a Simone, la femme en colère qui chante, dont la colère trouvera écho dans Incendies et qui tire à elle-seule tout un pan de l’univers mouawadien : la guerre – quelle qu’elle soit -, l’innocence des enfants (« les ennemis ce sont nos parents »), le pacifisme et la revanche de l’instruction (« une bombe plus grosse que les autres : raconter nos histoires »), l’exil et le déracinement. L’idée quelque part que la violence des tragédies antiques fait partie de ce monde dans lequel nous vivons et que les meilleures armes sont de savoir lire, écrire et d’avoir un nom. C’est la mémoire que trimballe Joséphine, gardienne des annuaires, les noms des morts, qu’il faudra eux aussi enterrer quelque part pour renaître. Ou simplement pour pouvoir continuer à vivre car on ne peut pas oublier. Chez Wajdi Mouawad, le contexte est terrible, mais il y a l’espoir et le rire, concomitants. Comme dans le personnage de Sabbé, parricide et traversé d’un fou rire persistant : « nous sommes fous, mais c’est leur raison qui nous donne raison d’être fous ». Et le mort, qui parle et à qui Wilfrid demande sans cesse de « faire le mort », se demande : « à quoi rêvent-ils ? ». Le littoral amène la réponse, ils rêvent à l’horizon, d’avenir.
Le texte et la mise en scène sont d’une beauté époustouflante et d’une richesse rarement égalée. L’humilité et la justesse du propos, conjuguées à une exigence artistique accessible au plus grand nombre, contribuent à faire de ce spectacle un concentré d’émotions fortes et pures, dont le souvenir restera longtemps vivace, comme celui de la mise en scène d’Incendies par Stanislas Nordey à La Colline en 2008. On en redemande, inconditionnellement.
A voir au Théâtre 71 de Malakoff jusqu’au 21 février
Le site de Wajdi Mouawad
Du même auteur :
– « Journée de noces chez les Cromagnons », mise en scène Mylène Bonnet
Théâtre de la Tempête (jusqu’au 21 février)
– « Ciels », texte et mise en scène Wajdi Mouawad
Théâtre de l’Odéon (du 11 mars au 10 avril)
Littoral Wajdi Mouawad Théâtre 71 Malakoff
(c) Thibaut Baron

A propos de Sarah DESPOISSE

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