"Forêts", Wajdi Mouawad – Théâtre de Chaillot

La forêt de Wajdi Mouawad abrite mille histoires et sept générations de femmes. Troisième volet de l’épopée “Le sang des promesses”, “Forêts” explore à nouveau le thème des racines à travers le personnage de Loup, seize ans. Comme pour Wilfrid dans “Littoral” et comme pour Jeanne et Simon, les jumeaux d'”Incendies”, c’est la confrontation à la mort et à l’abandon qui déclenche la quête de Loup, au décès de sa mère. Tributaire d’un héritage de douleur, de silence et d’énigme : “je suis fossilisée par ce que je porte et ce que je ne comprends pas de moi”, Loup va se lancer à la trace de ses origines pour s’affranchir de ce fardeau : “tu m’as légué ta douleur comme ta mère t’avait légué la sienne”. Secrets, promesses et serments du passé vont troubler ses recherches, il faudra bien l’aide d’un paléontologue pour démêler la pelote filiale et reconstituer l’arbre généalogique dissimulé dans cette forêt, ténue, aux branches entrelacées : “ce sont la solitude et la tristesse qui font pousser les arbres de plus en plus haut et de plus en plus nombreux”.Comme dans les deux premiers opus, Wajdi Mouawad utilise l’Histoire pour sa trame. Dans “Forêts”, ce n’est plus le (non-)sens ou les séquelles de la guerre qui motivent le cheminement, mais une image qu’il étire aux extrêmes : la pièce commence le jour de la chute du Mur de Berlin, symbole des retrouvailles d’un peuple divisé ; plus tard, la deuxième guerre mondiale et la déportation des Juifs illustrent la fuite, la séparation et l’éclatement des familles. C’est aussi la fibre des tragédies antiques que l’on retrouve en filigrane, par l’évocation d’Iphigénie, symbole du sacrifice, le personnage d’Hélène à délivrer ou le grand-père prénommé Achille, mais surtout dans la violence sanguinaire des drames qui ont marqué la lignée de Loup : amours impossibles ou incestueuses, parricide, matricide, fratricide. La jeune fille, par sa quête et la neutralité de son ignorance, a pour mission de “trouver le remède contre l’horreur”.

Là encore, un texte d’une simplicité poétique déroule cette intrigue complexe et lui confère une accessibilité déroutante par rapport à la richesse du propos. Le procédé se répète dans une scénographie astucieuse : une table en bois à trappe et rallonges se fait tour à tour table de banquet, lit d’hôpital, table d’opération, table d’accouchement, autel du sacrifice. C’est encore autour de cette table qui semble avoir traversé les âges et détenir la mémoire de cette famille, que Loup va recueillir le témoignage des vivants jusqu’à la suppression des rallonges, symbolisant le deuil du passé. De même, un tissu blanc se fera drap, lange et linceul. Autour de ces objets omniprésents et plantés sur une bâche tachée de sang qui recouvre la scène, ce sont la vie et la mort qui se jouent en continu, dans la coexistence scénique des personnages des morts et des vivants. Des cintres au plateau, des cordages sont tendus et filent la toile des liens sanguins mis à jour, se reflétant au sol dans des figures triangulaires rappelant la géométrie familiale d'”Incendies”.

Naviguant depuis “Littoral” et “Incendies” entre le poids des générations, la répétition des schémas et le droit à un nouveau départ, Wajdi Mouawad interroge avec “Forêts” l”inexorabilité. Odette, l’ancêtre de Loup, et sa famille vivent dans un zoo, où l’état sauvage domine dans leurs interactions, d’ailleurs “il y a des animaux qui acceptent de se faire dévorer par leurs parents”. Coupés du reste du monde, leur isolement devait pourtant mettre le bonheur à leur portée, en vain. L’idée de rupture avec le sort traverse la pièce : “l’improbabilité de notre amour nous sauvera de la colère déterminée des dieux”, mais ne permet pas d’éviter le drame, comme s’il était inhérent à tout être. Ce fatalisme est d’ailleurs aussi évident pour Loup qu’il l’était pour Wilfrid dans Littoral : “ça fait du bien de temps en temps de faire comme si on pouvait nous répondre”, adresse-t-elle au ciel. Néanmoins, l’énergie révoltée du personnage est porteuse d’espoir, contrepoids de taille dans le tableau final (en écho à l’introduction de “Littoral”) où tous les morts sont étendus en ligne et peu à peu recouverts de feuilles mortes. “Je comprends”, déclare le paléontologue… Eprouvant, savant mais limpide : brillant !

 

Programmé au Théâtre de Chaillot du 16 au 19 septembreforêts wajdi mouawad chaillot sang des promesses culturopoing

(c) Jean-Louis Fernandez

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