"La Nuit Tombe…", m.e.s. Guillaume Vincent

La Nuit Tombe… : une pièce horrifique à la scénographie maitrisée.

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La Nuit Tombe… est avant tout une affaire de chambre d’hôtel : étrange, fantasmée, imposante et glauque, cet endroit impersonnel dans lequel personne n’habite vraiment  est une sorte de matière noire aspirante, un lieu qui aurait été imposé par quelques forces obscures et cela au centre d’un univers sans sens. Véritable bulle dénuée de tout espace-temps et de toute cohérence, elle semble, au contraire de ses occupants, le seul personnage vivant de ce spectacle : ses murs sont décrépis et gorgés d’humidité, mouvants, ses portes ne s’ouvrent jamais vraiment sur les mêmes pièces, ses fenêtres ne donnent jamais vraiment sur les mêmes paysages si bien qu’au final, plus personne n’est vraiment très certain qu’il s’agisse de la même chambre. Inquiétant, cet endroit l’est à plus d’un titre : son électricité tout comme sa plomberie sont capricieuses, ses portes et volets s’ouvrent et se ferment constamment d’eux-mêmes et pour compléter le tableau, d’étranges ombres l’habitent.
« La stabilité des choses que l’on croyait vraies, réelles, stables se met à vaciller. On est dans le monde des possibles. Ça vient aussi d’expériences personnelles très concrètes », Guillaume Vincent à propos de La Nuit Tombe…
On pense au Rosemary’s Baby de Polanski, forcément…
(c) Christophe Raynaud de Lage
Pour renforcer ce sentiment d’oppression, d’énigmatiques habitants se succèdent dans ce décor unique : c’est une mère et sa fille venues y « fêter » le réveillon de Noël, c’est un homme, Wolfang, qui, comme poursuivi et hanté par le fantôme de sa mère et de son frère, vient y trouver refuge, ce sont deux sœurs qui se retrouvent pour célébrer le troisième mariage de leur père, ce sont encore un réalisateur jusqu’au-boutiste et son actrice malmenée qui s’y essayent à la répétition d’une scène dramatique… Chacune de leurs histoires finira par s’entremêler à la façon d’un macabre et singulier puzzle.
 « WOLFGANG. – Oui, invente une histoire
LA MÈRE. – Une histoire qui fait peur ou une histoire de princesse et de chevalier ? Une histoire vraie ?
WOLFGANG. – Une histoire vraie… qui fait peur », La Nuit Tombe…, Guillaume Vincent.
Convoquant tout à la fois Cocteau, Lynch, Hitchcock et Méliès, le jeune metteur en scène et auteur Guillaume Vincent parvient à brillamment créer une ambiance malsaine qu’il façonne à la manière d’un écrin pour y installer ses drames. À grand renfort d’effets visuels et sonores, il réussit à donner vie à cette chambre délétère aux dimensions imposantes et altérées.
On pourrait presque parler de pièce de théâtre « de genre » tant la scénographie réussie rappelle les procédés cinématographies spécifiques des films à suspens ou d’horreur auxquels le spectacle rend hommage : lumières inquiétantes, présences lugubres, crépitements électriques, échos et autres hurlements, tout se conjugue à merveille pour que le spectateur se sente happé par l’ambiance créée avec minutie. Habillages sonore et visuel concourent ainsi à la sensation de malaise même si le procédé s’avère parfois facile tant il est utilisé un peu trop systématiquement (saturation sonore, musique oppressante omniprésente) et manipule par trop le spectateur en accumulant quelques grosses ficelles par trop évidentes (à l’image de cette façon de clore chacune des séquences par un brouhaha en climax que vient rompre le début de la scène suivante).

(c) Christophe Raynaud de Lage
Si l’ambiance de la pièce est efficace, la forme prend néanmoins le pas sur un fond malheureusement trop abscons.
En effet, en faisant se succéder les séquences dans une incohérence volontaire (temporellement et spatialement), La Nuit Tombe… finit par user le spectateur qui n’en comprend plus vraiment le sens ni le message. En multipliant les fausses-pistes (les enfants noyés, les fleurs…) comme autant de points communs à chacune des histoires, le texte de Guillaume Vincent dilue le propos de manière brouillonne et perd le spectateur.
En effet, si l’on comprend assez rapidement où l’auteur veut en venir ainsi que sa volonté de décrire une sorte de purgatoire fragile et mobile peuplé de fantômes qui, livrés à eux-mêmes, revivraient une partie de leur existence1, on a par contre bien plus de mal à prendre le recul nécessaire pour donner corps à l’ensemble et on finit peu à peu par se contenter d’une simple succession de séquences indépendantes. Ainsi, à trop vouloir déstabiliser et en s’attachant un peu trop à l’aspect cinématographique de la pièce, Guillaume Vincent perd quelque chose en route et n’atteint pas totalement l’objectif fixé.
Quelques développements restent néanmoins très pertinents, tel le parti pris par l’auteur de placer la figure maternelle au centre de sa proposition. C’est en effet autour de cette figure tout autant que celles de l’eau et de l’enfant perdu que s’articulent les différents tableaux qui la composent. Et c’est une mère autonome, dure, intransigeante qui y est décrite. Ce personnage de mère et sans doute la piste la plus intéressante de La Nuit Tombe… tant elle suggère et questionne la psyché même de l’ensemble, enveloppant la pièce d’une dimension psychanalytique qui place la figure maternelle au centre de tout, la chambre devenant une sorte de métaphore matricielle.

(c) Christophe Raynaud de Lage
Les comédiens enfin, tous formidables, sont investis et très justes. Habitués pour la plupart des mises en scène de Guillaume Vincent, ils se donnent véritablement. Une mention toute particulière à Florence Janas qui insuffle à la mère de Wolfgang une folie impressionnante très précise, et cela dans son corps même.
 « LA MÈRE. – Alors, mon petit chéri, on a décidé de faire la fête. On ne veut pas se coucher et dormir tranquillement. Allez c’est l’heure de dormir sinon tu vas encore avoir les yeux qui piquent…
WOLFGANG. – Mais maman, il y a quelqu’un dans la salle de bain. Je crois qu’il y a un fantôme.
LA MÈRE. – Oui, il y a un vilain fantôme dans la salle de bain. C’est le marchand de sable qui pensait que tu étais en train de dormir et qui n’est pas content du tout.
WOLFGANG. – Va le voir et va lui parler maman.
LA MÈRE. (Elle entre dans la salle de bain.) – Oui Monsieur le marchand de sable, il ne veut pas dormir, mais aussi il faut lui laisser un peu de temps. Non, écoutez je m’en occupe. Par contre s’il ne dort toujours pas, une fois que je suis partie, vous pouvez revenir.
(Revenant dans la chambre. Elle entrouvre les volets.) C’est bon j’ai tout réglé avec lui, il t’accorde un sursis mais il va falloir être vraiment sage et dormir hein vilain petit garçon ?
WOLFGANG. – Et qu’est-ce qui va se passer si je n’arrive pas à dormir ?
LA MÈRE. – Ha, si tu n’arrives pas à dormir, c’est un autre problème, il va jeter son sable dans tes yeux et tu vas devenir aveugle », La Nuit Tombe…, Guillaume Vincent.
En conclusion, si La Nuit Tombe… convainc par son originalité et sa forme totalement maitrisée, elle souffre néanmoins d’un texte trop dilué pour convaincre complètement.A voir jusqu’au 2 février au Théâtre de La Colline (Bouffes du Nord).Le texte dont est issu la pièce (à noter de nombreux remaniements) est disponible chez Actes Sud.

texte et mise en scène Guillaume Vincent
dramaturgie Marion Stoufflet
scénographie James Brandily
assistanat à la scénographie Émilie Marc, Alice Roux
lumière Nicolas Joubert
son Olivier Pasquet, Géraldine Foucault
vidéo Thomas Cottereau
costumes Lucie Durand
marionnettes Bérangère Vantusso

avec Francesco Calabrese, Émilie Incerti Formentini, Florence Janas, Pauline Lorillard, Nicolas Maury, Susann Vogel
et la voix de Nikita Gouzovsky

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(1) A ce titre le personnage d’Angelo intervient à la façon d’un ange chargé de guider les âmes vers l’autre monde.

A propos de Alban Orsini

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