"La Naïve", m.e.s. Fabio Marra & Sonia Paula – Théâtre de Poche Montparnasse

La Naive, une jolie pièce bien plus profonde qu’il n’y paraît servie par des comédiens investis…
 

 
Anna, éternelle optimiste, vit dans un petit appartement italien en compagnie de son mari Federico et de son père, Monsieur Gennaro. Tiraillée entre le chômeur et le vieil homme, elle tente de survivre au centre de ce petit monde d’assistés, enchaînant les boulots et les courtes missions de couturière pendant que son époux rechigne à retrouver un emploi de coiffeur et que son père profite de la situation et passe le temps en enquiquinant son gendre. Et lorsque le frère de Federico, Stefano, débarque avec sa femme Sofia, elle n’a plus d’autre choix que d’accepter la situation, devenant ainsi le dindon d’une farce aussi sombre et cruelle que drôle.
 

(c) Laurent Rodes
 
Prenant racine dans un contexte social plutôt lourd et réaliste, Fabio Marra déploie dans La Naïve un éventail de personnages burlesques tout à la fois sordides et attachants. Au milieu entre autres d’un mari menteur et volage et d’une meilleure amie fourbe et hypocrite, Anna évolue entourée de monstres de foire, victime qu’elle est d’une vie qui la mange peu à peu. Véritable Georges Dandin au féminin, la méchanceté en moins, Anna incarne la gentillesse la plus naïve : dupée par tout le monde, elle ne sait vraiment comment mordre. Mais, à force de bienveillance, la gentillesse ne devient-elle pas, plus qu’une qualité, une faiblesse ?
 
La pièce débute dans un grand feu d’artifice de mots lancés à toute vitesse : ça hurle, ça crie, ça rit et le tout à un rythme effréné tant est si bien que le spectateur dans les premières minutes du spectacle se dit : « est-ce que cela va-t-il continuer de cette façon encore longtemps ? » tant il est noyé sous la parole et la grandiloquence des comédiens. Les dialogues fusent, les déplacements, chorégraphiés, sont rapides. Il s’agit de burlesque, on pense à Keaton et Chaplin, les visages sont légèrement fardés et les yeux soulignés de noirs : les personnages sont dessinés à gros traits avec au-milieu, la sensible Anna, timide et discrète en contrepoint. Et puis peu à peu la pièce trouve sa cadence et s’harmonise à mesure que le spectateur prend ses marques. L’espace contigu créé par Stefano Perocco Di Meduna contribue à ce sentiment étouffant de promiscuité, d’autant que les gestes des comédiens semblent trop grands pour ce décor si petit, comme si rien n’était à la bonne taille et Anna paraît de ce fait bien vulnérable, phagocytée qu’elle est par cet entourage écrasant.
 

(c) Laurent Rodes
 
Mais la véritable force de ce spectacle façon Comedia Dell’Arte réside dans la façon qu’il a de décrire une situation somme toute horrible et triste avec un humour décapant et des personnages truculents. Gouailleur à souhait, le texte n’épargne rien ni personne et pourtant, on sourit tout du long. Les comédiens sont plutôt bons, généreux, la palme revenant aux personnages féminins qui, certes caricaturaux, n’en demeurent pas moins puissantes voire manipulatrices pour certaines d’entre elles. Le père, interprété par Georges d’Audignon, est exceptionnel de mauvaise foi et de fourberie, enchaînant les farces et les blagues douteuses toutes contre son gendre dirigées. Sonia Palau, touchante, reste l’atout sensible de cette pièce cruelle au dénouement parfait autant qu’inattendu.

Une jolie pièce donc, servie par des comédiens qui, s’ils en font parfois un peu trop, n’en demeurent pas moins investis, honnêtes et drôles. Un heureux divertissement à savourer en ce moment au Théâtre de Poche Montparnasse.
 

À noter qu’à la fin du spectacle, les comédiens viennent serrer la pince des spectateurs pour les remercier chaleureusement. Cette proximité, assez rare, mérite d’être soulignée : la Compagnie Carrozzone Teatro fait preuve d’un grand cœur, et sa transpire par tous les pores. Merci : vous nous avez donné envie de vous suivre…

LA NAIVE (BA 4’50") from Bonne Idee PRODUCTION on Vimeo.

Mise en scène : Fabio Marra, Sonia Palau
Avec : Sonia Palau, Selin Oktay, Fabio Marra, Georges d’Audignon, Aurélien Gomis, Valérie Mastrangelo
Construction décor : Stefano Perocco Di Meduna
Costumes : Giuseppina Minopoli
Accessoires : Carrozzone Teatro
Production : Carrozzone Teatro
Dessinateur : Michelangelo Marra
Régie : Gaël Gaurin
Conception web : Alessandro Marra
Photographie : Eva Blanch

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Entendu dans la salle (un dimanche après-midi à la séance de 17h) pendant le spectacle :

« _ SPECTATRICE 1 _ Excusez-moi, pourriez-vous arrêter de faire du bruit avec votre pied ?

_ SPECTATRICE 2_ Elle n’a rien fait voyons !
_ SPECTATEUR 1_ Chut !
_ SPECTATRICE 1_ Oh, non, je le vois bien qu’elle tape sur le plancher, je vois l’ombre de ses petits pieds !!! Je sais que c’est elle !
_ SPECTATEUR 2_ CHUUUUUUUTTTT !!!!
_ Spectatrice 2_ C’est très laid d’accuser les gens de cettte façon vous savez, d’autant plus qu’elle n’a rien fait, je suis à côté d’elle !
_ SPECTATRICE 1 _ Je suis à côté d’elle aussi je vous ferez remarquer, et je sais que c’est elle qui fait ce bruit insupportable de claquettes : je vois qu’il y a une petite planche sous ses pieds, et c’est avec ça qu’elle fait du bruit !
_ SPECTATEUR 3_ S’il vous plait, un peu de silence ! C’est un monde ça !
_ SPECTATRICE 1_ Oui, mais c’est elle qui fait du bruit avec son pied, je n’y suis pour rien !!!
_ SPECTATEUR 4 _ SIlence enfin ! SILENCE !!!»
 

A propos de Alban Orsini

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