« (…) le rêve et le réveil se mélangent autant que la lumière et ses ombres » .

THE LAST WEDDING. C’est avec ces mots faits de lettres empâtées et densément noircies au fusain, légèrement penchées vers la droite comme le ferait un enfant qui apprend à écrire son prénom, que nous étions accueillis le 21 janvier lors du vernissage de l’exposition de Rebecka Tollens à la Galerie Arts Factory à Paris. À l’étage supérieur, une de ses oeuvres reproduite en grand à même le mur de la galerie. Cette galerie consacrée entièrement aux arts graphiques accueille son travail pour la quatrième fois en tout, et pour la deuxième fois dans le cadre d’une exposition personnelle. Artiste franco-suédoise née en 1990, la jeune dessinatrice s’est formée à Paris dans le monde de l’illustration, avant de s’en détacher pour se consacrer à ses différentes expositions ainsi qu’à des publications d’éditions de ses oeuvres. Elle vit désormais à Stockholm, d’où elle travaille en alternance avec des résidences en Andalousie. L’exposition est à découvrir jusqu’au 29 février prochain.

 

2020 © Rebecka Tollens

 

Serpenter entre les oeuvres de Rebecka Tollens, c’est jeter l’ancre dans des temps indéfinis d’une histoire familiale scandinave, quelque part entre un instantané flou de bébé trop joufflu et un faire-part de première communion. Les nuances de gris, de noirs et de blancs que le fusain et la mine de plomb génèrent — leurs nuances sans couleurs, leurs contours flous — ressuscitent les prises de vue argentiques de nos imaginaires. Un monde qui s’animerait secrètement sur des photographies alors que nous nous dérobons à elles.

 

“Punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne)“.

Roland Barthes, La Chambre claire — Note sur la photographie

 

2020 © Rebecka Tollens – « Manipura »

 

Sur ces dessins qui tapissent généreusement trois des quatre étages de la galerie, le cadrage choisi par l’artiste chasse des failles sur ces clichés-crayonnés, dirigeant le regard sur l’intime ou le merveilleux qui s’y larvent. Toute une série de « punctum » dont on ne sait s’ils nous laisseront hilares ou déboussolés, attendris ou névrosés. L’oeil dédoublé d’un enfant fixant le voile d’une mariée. Dans un coin de l’image d’une femme donnant son sein à un bébé, un drapé dont les plis esquissent les traits d’un vieillard. Le strabisme hautain d’une enfant parée comme une femme. Assis près d’un petit garçon, le visage disloqué d’un clown triste, à l’aura douce et bienveillante.

 

2020 © Rebecka Tollens – « Amour toujours »

 

De visages, il en est beaucoup question dans THE LAST WEDDING. Car au coeur de l’exposition sont ceux qui observent, qui peuplent les seconds plans. Les portraits sont parfois même dupliqués, occupant d’abord une portion d’image, puis bondissant plus près du regard sur le dessin suivant, comme un désir exhaussé de se remémorer une scène de plus près. Rebecka Tollens immisce l’étrange dans la trivialité, et le trivial dans l’étrangeté. Les animaux deviennent les complices des enfants : les serpents s’enroulent silencieusement autour des chevilles, les fourmis colonisent les orteils. Les oiseaux, les ombres et la Sainte-Vierge veillent sur de loin sur toute cette enfance, vive ou trépassée. Pendant que l’aînée travaille son piano, les corps lévitent, les visages s’effacent. Si recueillir des fragments de vies et d’expressions est une constante chez la dessinatrice, celle-ci a décidé d’incorporer aussi des fragments de céramiques à l’exposition, artefacts inconnus dont on devine l’origine organique. Ce qu’il nous reste du cocon.

Au sous-sol, trois vidéos se succèdent en boucle dans une salle dont l’atmosphère pourrait évoquer l’autel d’un lendemain de mariage. Sur l’une d’elle, un court film d’animation : mouvement félin assoupli d’une lente psalmodie, comme une messe à l’envers.

 

2020 © Rebecka Tollens

 

2020 © Rebecka Tollens – « Oyat »

 

Ce qui nous point, pour reprendre l’expression de Roland Barthes, ce sont aussi les forces inconscientes qu’a su fédérer Rebecka Tollens, comme si le fait de noircir et d’estomper sur ce papier légèrement granuleux n’était en fait qu’un phénomène de révélation de ce qui existe déjà de au-delà du visible. C’est la curiosité de faire émerger les figures pour enfin les rencontrer, et les faire se rencontrer. C’est le cran, dans la prolongation de ce geste de recherche, de les dévoiler à un public. THE LAST WEDDING nous touche aussi pour ce que des petites filles, des grands-mères, des adolescentes et des femmes adultes deviennent sujets, comme d’ultimes pièces de puzzles réinsérées au récit familial ; pour ce qu’il présente des vues de ciels nocturnes parmi celles d’une vulve et de nombrils en gros plans. Un mariage d’amour entre la célébration d’un souvenir et le désir d’être souvenu.

 

2020 © Felix Berg – Rebecka Tollens dans son atelier

 

Nous avons eu le plaisir de soumettre quelques questions à Rebecka Tollens, qui nous répond dans cet entretien par email.

 

A.H : Pour réaliser cette série, vous vous êtes partagée entre la Suède et l’Andalousie. Comment l’environnement et le territoire influencent-ils vos oeuvres, leurs lumières, leurs personnages ?

R.T : Il est important que le travail n’ait pas une forme préfixée mais qu’il soit modelé en fonction de mon environnement direct, lui permettant de s’adapter aux particularités de l’espace. L’espace de création ne doit pas se soumettre à mon travail mais y participer activement. Si l’on peut redonner de la vie à un lieu « mort », je souhaite aussi révéler la mémoire du disparu en créant un lien entre la mort et la vie. À travers ce lien avec le passé, ma curiosité dépasse ainsi mes propres expériences de façon polyvalente et insaisissable. L’environnement devient ainsi un terrain de jeu où le cadre change en fonction de comment je ressens le lieu, sans tenter de figer une identité. Je laisse mes interprétations voler entre leurs différences.

A.H : Dans vos précédentes productions, il y avait souvent de larges parties non crayonnées — c’est à dire laissées blanches — comme des zones aveugles de la mémoire, une licence poétique ou une invitation à continuer l’oeuvre dans le regard. Dans THE LAST WEDDING, le cadre est entièrement occupé. Qu’est-ce qui a fait changer ce cap ?

R .T : J’ai moins peur du noir.

2020 © Rebecka Tollens – « Unknown I »

 

A.H : En parlant de disparus, il semble que votre exposition ne soit pas seulement peuplée de références, mais aussi de fantômes. Un des murs de l’exposition est consacré aux « Invités », où les individus forment un collectif mystérieux. Les visages de vos dessins semblent étrangement familiers, comme si vous les aviez toujours connus. Qui sont-ils/elles ?

R.T : Ce sont ceux qui ne sont plus avec nous, morts, vivants ou inconnus, qui me suivent en tant que gestalts protectrices. Parmi “ les Invités ” on retrouve mes grands-mères, le frère de ma grand-mère mort d’une pneumonie à six ans, le frère musicien de jazz de mon grand père qui s’est pendu… Ou des visages présents dans mes pensées sans que je sache de qui il s’agit. Ce qu’ils ont en commun est la sensation de sécurité qu’ils me procurent dans le présent.

A.H : En observant la manière dont vous travaillez sur les réseaux sociaux (on peut voir par exemple des time-lapse de vos fresques, ainsi que des étapes à différents stades du dessin), on peut constater que vous travaillez très rapidement et très intensément. À qui, à quoi faîtes-vous appel pour vous mettre dans de tels états de création ? 

R.T : Mon intention instinctive avec mon travail est de trouver un chemin où nous nous retrouvons sans nous abandonner, en recréant un environnement où présent, passé, vie et mort sont intrinsèquement liés et ressentis. Je souhaite supprimer toute division existante entre ces époques et établir une réalité du souvenir. Pour exécuter cette intention de manière honnête, je dois aussi rester alignée sans abandon vis à vis de moi-même et du lieu d’où je travaille. Je ne travaille jamais sous influence et toujours après la méditation. Je dessine mieux en chantant ou avec des sons qui me permettent de m’ouvrir à d’autre sens, de supprimer mes pensées parasites. Le silence, j’essaye de le pratiquer davantage hors de mon travail. Et puis je reste à l’écoute de moi même — certains jours ne sont pas bons pour travailler et je ne me force pas si c’est trop douloureux. Un peu de douleur peut se transformer en consolation, mais pas si ça fait trop mal. J’ai longtemps eu du mal à travailler avec d’autres personnes présents dans la pièce, mais je pense que c’est plutôt lié à une vulnérabilité sociale qu’à autre chose. C’est plutôt enrichissant de travailler entourée par de la vie.

A.H : La religion occupe une place importante dans THE LAST WEDDING, quand les mythes étaient au coeur de la précédente (avec l’évocation des légendes du peuple Sami, NDLR) — et pourtant elle côtoie l’érotisme, l’humour noir, des références païennes ou fantastiques… elle est aussi parfois coupée, en hors champ, en bord cadre… Quel genre de sacrement est ce « dernier mariage » ?

R.T : Un rituel qui me rappelle à quel point je suis si minuscule que je fasse partie d’une énorme force, où le rêve et le réveil se mélangent autant que la lumière et ses ombres.

2020 © Rebecka Tollens

 

A.H : Avec la galerie Arts Factory, vous avez aussi eu l’intelligence d’intégrer tes dessins préparatoires, avec les compositions, des écrits, des éléments bruts. J’imagine que le dessin parfait ne s’offre pas toujours au papier du premier coup. Si la poubelle de votre atelier était un paysage, à quoi ressemblerait-il ?

R.T : Il ressemblerait à un bac à sable pour enfant. Sale, sombre, gluant, organique, ouvert, sans règles, mais rempli de jugement sur comment je dois grandir.

A.H : Ici, l’exposition décolle de l’espace bidimentionnel de vos expos précédentes et propose des sculptures et trois installations vidéo. Est-ce un horizon pour la suite ?

R.T : Chaque leçon nourrit. J’ai envie d’ouvrir plein de portes, curieusement apprendre le plus possible et collaborer un maximum pour ne pas stagner dans mes zones de confort. Ma technique du dessin ne peut que grandir si je continue d’oser l’échec et l’inconnu.

 

2020 © Rebecka Tollens

2020 © Rebecka Tollens

 

 

THE LAST WEDDING
Galerie Arts Factory

27 rue de Charonne, 75011 PARIS

Jusqu’au 29/02/2020

du lundi au samedi, de 12h30 à 19h30

 

Entretien mené par Antoine Héraly. Merci à Rebecka Tollens, à la galerie Arts Factory et à Ophélie Surelle.

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