« Tu n’es pas un homme.

Tu es une clinique jusqu’au trou du cul »,

Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur)

Démons, la fable malade de Lars Norén, trouve une double forme originale sous la houlette du metteur en scène Marcial di Fonzo Bo. Tout à la fois téléfilm et pièce de théâtre, le texte du dramaturge suédois se déploie avec intelligence sur l’écran et la scène : même histoire, mêmes comédiens, révélant au passage une expérience singulière à expérimenter les yeux et les oreilles grands ouverts.

Chez KATARINA et FRANK, il y a un Christ sans croix qui laisse entrevoir que déjà quelque chose d’incomplet est à l’oeuvre, vicié, que quelque chose ne va pas, ne tient pas. Il y a des éléments larvés, des endroits purulents autant qu’insanes : ce sont des œuvres d’art disposées comme des tâches indélébiles. Chez Katarina et Frank, il y a de toute évidence quelque chose de bancal, dans l’amour autant que les corps : ils ne peuvent pas s’arrêter de s’écorcher. Ils sont ainsi faits de chairs mais aussi de sang et ça pulse de partout, faits de tâches. Rien ne part.

« FRANK_ Un jour, je la tuerai.

KATARINA_ Ça, tu l’as déjà fait », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur).

(c) Arte

(c) Arte

Démons : un texte…

KATARINA et FRANK se déchirent donc constamment, s’aiment à s’en faire mal. C’est un amour affreux qui les unit, mais c’est un amour quand même. Beau. Dégueulasse. Un amour qui ne se juge pas, jamais, mais qui pose tout de même question tant il est là, laissé bien en évidence entre eux deux comme une maladie. Il explose. C’est un amour qui ne s’écoute pas aussi, qui part en effusions au-delà des mots en ne leur accordant aucun sens ou bien alors que très peu. Personne ne s’entend vivre et vibrer.

« KATARINA_ Je t’aime. Ça tu le sais.

FRANK_ Qu’est-ce que t’as dit ?

KATARINA_ Je t’aime.

FRANK_  Oui… mais qu’est-ce que tu veux dire ?

KATARINA_ Simplement que je t’aime », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur).

Ce soir-là, le couple mortifère décide sur un coup de tête, d’inviter leurs deux gentils voisins, JENNA et TOMAS. Pour rompre l’ennui sans doute ou bien encore pour chercher les nouveaux témoins de leur amour déraisonnable.

« FRANK_ À la place, on ne pourrait pas se faire une petite orgie toi et moi ? », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur).

On pense immédiatement à « Qui a peur de Virginia Woolf » d’Edward Albee tant la situation est similaire. Sans doute une forme d’hommage. Il y a quelque chose de Strindberg et de Bergman encore. Il faut dire que « Démons » fait partie d’un cycle initié dans les années 80 par Norén, cycle se voulant intimiste et centré sur peu de personnages. De fait, on retrouve une forme marquante du théâtre et du cinéma scandinave : le schéma introspectif et domestique.

Lars Norén ajoute néanmoins une dimension sociale à sa proposition en traitant directement de la lutte des classes car si FRANK et KATARINA se trouvent indubitablement du côté dans nantis, TOMAS et JENNA viennent quant à eux d’un milieu plus modeste. Ancrés qu’ils sont dans la réalité d’un quotidien plus immédiat, ces derniers ont en effet (et à première vue), une vie plus simple, faite de contingences et d’obligations autant que de petits bonheurs sans prétention.

« FRANK_ On aurait dit qu’ils étaient assis depuis quinze jour à attendre que quelqu’un appelle », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur).

En développant ces deux univers de manière parallèle et frontale, Lars Norén les oppose dans un premier temps sans jamais les juger. Puis lentement, une bascule s’insinue, JENNA et TOMAS finissant par révéler leurs failles, comme si la présence malsaine des deux amants terribles s’était inoculée en eux à la manière d’un bacille contagieux.

« TOMAS_ Elle est un peu folle…. Elle… Elle… C’est-à-dire, elle bavarde tout le temps… Ça me tape sur les nerfs… Je ne peux jamais parler avec elle sans que ça concerne les enfants. Nous n’avons jamais de moments à nous », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur).

Le ton est posé : Lars Norén peint en filigrane une lutte sociale et ce faisant, prend ses distances avec le théâtre dit « bourgeois ».

« Aucun des personnages n’échappe à l’enfer conjugal, ni à celui de la condition humaine. L’auteur nous donne à voir le « quotidien » d’un couple et les démons qui le dévorent. […] Lars Norén ne voit aucune solution, aucune issue à la lutte des sexes », Marcial di Fonzo Bo à propos de Démons (propos recueillis par Pierre Notte).

Démons : un téléfilm…


Je suis la pire, tu es le meilleur / Démons par WebTV_du_Rond-Point

Le désir du metteur en scène (et depuis peu directeur du CDN de Caen) Marcial di Fonzo Bo de faire un film ne date pas d’hier. Lui-même acteur (chez Maïwenn, Woody Allen, Christophe Honoré…), il l’a souvent évoqué en interview. De plus, son théâtre étant plus que jamais cinématographique dans la forme autant que dans son traitement scénographique, il semblait cohérent que l’homme de théâtre s’y colle un jour. Démons réalise cette envie.

(c) Arte

(c) Arte

Lorgnant tout d’abord vers son compatriote argentin Copi, Marcial di Fonzo Bo s’est dans un second temps naturellement tourné vers Lars Norén pour mener à bien son projet. Il faut dire qu’il connait parfaitement le théâtre du dramaturge suédois pour l’avoir déjà mis en scène (Sang en 2005). Ce sera donc sous la forme d’un téléfilm pour Arte que Marcial di Fonzo Bo fera ses armes en tant que réalisateur.

« Pour la réalisation de mon premier film, j’ai choisi ce texte car il me permettait de penser du cinéma à partir de quelque chose que je connaissais mieux », Marcial di Fonzo Bo à propos de Démons (propos recueillis par Pierre Notte).

Le téléfilm commence donc au Père Lachaise par la crémation de la mère de FRANK telle qu’évoquée dans le texte de Norén. Ce faisant, le réalisateur accroche immédiatement l’esprit mortifère du rapport établi entre FRANK et KATARINA dans l’image du deuil familial et le cimetière même.

(c) Arte

(c) Arte

Cet aspect quasi subliminal des pistes apportées à l’écran s’avérera omniprésent, prenant la forme de petites touches éparses qui s’incarneront de-ci de-là, notamment au travers des œuvres d’art collectionnées par FRANK pour décorer son château comme la photographie de Ryan McGinley, Ivan, montrant un jeune garçon blessé qui fera écho à la pulsion homosexuelle de FRANK ou bien encore la peinture d’Attila Richard Lukacs prenant quant à elle en charge la notion domestique du couple en donnant à voir une maison inquiétante rongée par un ciel menaçant et comme en feu.

 

Ivan, Ryan McGinley

Ivan, Ryan McGinley

David et Goliath, Attila Richard Lukacs

David et Goliath, Attila Richard Lukacs

Plus évidente, la distance sociale séparant les deux couples sera montrée au travers du château qu’occupent KATARINA et FRANK et des vêtements que tous quatre portent, renforçant la charge sociale jusque dans le jeu (et qu’incarne à merveille le comédien Stefan Konarsk).

(c) Arte

(c) Arte

Malgré quelques défauts inhérents à l’adaptation d’un texte théâtral au cinéma et à l’utilisation de certains procédés scéniques spécifiques aux planches (les intermèdes chantés ne fonctionnent par exemple pas dans le téléfilm), Marcial di Fonzo Bo signe un premier film cohérent et hypnotique, sublimé par les images automnales très froides de Nicolas Mesdom.

A voir le 02 octobre 2015 à 22h45 sur Arte.

Téléfilm de Marcial Di Fonzo Bo, d’après la pièce éponyme de Lars Norén (France, 2014, 1h27mn) – Adaptation et dialogues : Marcial Di Fonzo Bo, Louis-Charles Sirjacq – Avec : Romain Duris (Frank), Marina Foïs (Katarina), Anaïs Demoustier (Jenna), Stefan Konarske (Tomas) – Image : Nicolas Mesdom – Montage : Julie Dupré – Musique : Étienne Bonhomme, Pierre Fruchard – Coproduction : ARTE France, Les Films du Poisson, TV5 Monde

Démons, une pièce de théâtre…

Exit dans la pièce du même nom le château de FRANK, nous sommes ici dans l’appartement tel que décrit par Lars Norén.

La pièce commence ainsi comme dans Hamlet par une apparition, celle de FRANK, son image rebondissant sur les multiples miroirs du décor.

Comme dans le téléfilm homonyme, l’espace scénique est ici aussi truffé de petits détails aux sens subliminaux tels le Christ sans croix ou bien encore les murs incomplets, l’ensemble participant à l’impression immédiate d’un univers bancal et très à la brèche que nous retrouverons aussi dans l’attitude des personnages (KATARINA « castre » ainsi ses cigarettes en leur enlevant le filtre, FRANK encadre une peinture alors que son couple tout au contraire se décadre constamment…).

(c) Tristan Jeanne-Valès

(c) Tristan Jeanne-Valès

« FRANK_ Je me souviens, au début, un soir ou je te tenais la main, j’ai pensé juste après que j’aurais pu aussi bien sortir avec le chien. 
KATARINA_ Ou je te tue ou tu me tues, ou on se sépare ou on continue comme ça. Choisis ! 
FRANK_ Je ne peux pas choisir. Choisis, toi », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur)

Ce qui frappe immédiatement par comparaison avec le téléfilm, ce sont les coupes qui ont été réalisées dans ce dernier et l’agencement de la pièce même : Démons (le téléfilm) et Démons (la pièce) ne sont ainsi pas des copies conformes, loin de là. A ce titre Marcial di Fonzo Bo et Louis-Charles Sirjacq (le traducteur original du texte de Norén tel que publié aux Editions de l’Arche) ont travaillé de concert pour l’adaptation cinématographique. Les différences entre les deux versions de Démons ne sont d’ailleurs pas anodines, ne trouvant pas forcément résolution dans les contraintes dues aux supports. De fait, on se confronte, téléspectateur et spectateur, à deux objets artistiques dissemblables proposant deux lectures tout à la fois originales et complémentaires l’une de l’autre de l’œuvre de Lars Norén¹.

Avec Démons et après La Petite dans la Forêt Profonde, La Mère et Une Femme, Marcial di Fonzo Bo poursuit de manière cohérente dans cette volonté de représenter un théâtre sensoriel sombre et psychologique à la limite de l’espace sensoriel.

La scène, occupée par un quatuor d’exception provenant du monde du cinéma, est ingénieuse dans sa structure et sa mobilité. L’interprétation des comédiens est quant à elle brillante, sexy autant qu’habitée. Petite déception néanmoins concernant Gaspard Ulliel (qui remplace Stefan Konarsk) qui prouve une nouvelle fois qu’après le très moyen « Que Faire de Mr Sloane » (mis en scène par Michel Fau), il ne brille pas encore tout à fait sur les planches…

(c) Tristan Jeanne-Valès

(c) Tristan Jeanne-Valès

De même, si le texte de Norén étire le propos pour rendre inconfortable l’expérience du spectateur et cela dans le but de renforcer le sentiment de malaise, la pièce souffre de quelques longueurs qui plombent l’ensemble au-delà de la notion d’ambiance voulue par l’auteur.

« FRANK_ C’est pas un pigeon qu’ils mettront sur ta tombe, c’est un rat », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur)

À noter enfin concernant le travail formel du spectacle, l’utilisation pertinente de la lumière qui, tout en utilisant que très peu d’effets et de sources distinctes, s’assoit sur le décor même pour fractionner les points de fuites, réussissant au passage à découper brillamment l’espace scénique.

A voir au Théâtre du Rond-Point du 09 septembre au 11 octobre.

MISE EN SCÈNE MARCIAL DI FONZO BO
AVEC ANAÏS DEMOUSTIER…………..JENNA
ROMAIN DURIS …………………FRANK
MARINA FOÏS …………………..KATARINA
GASPARD ULLIEL………………TOMAS
TRADUCTION LOUIS-CHARLES SIRJACQ
EN COLLABORATION AVEC PER NYGREN
PUBLICATION L’ARCHE
DÉCOR ET LUMIÈRES YVES BERNARD
MUSIQUE ÉTIENNE BONHOMME
COSTUMES ANNE SCHOTTE
COLLABORATION ARTISTIQUE ÉLISE VIGIER
CONSTRUCTION DECOR LES ATELIERS DE LA COMEDIE DE CAEN

En conclusion la proposition faite par Marcial di Fonzo Bo reste exemplaire de par bien évidemment les têtes d’affiche qu’elle propose mais surtout par la cohérence et l’originalité des deux supports (télévision et théâtre) qu’elle utilise de manière complémentaire.

« FRANK_ Tu vois… j’ai finalement découvert qu’on pouvait baiser par amour et qu’on pouvait baiser sans amour… je veux dire, baiser avec toi sans amour, ce que j’ai fait ces dernières semaines…C’est une expérience terrifiante… comme d’arriver au crépuscule dans un endroit qui vient d’être ravagé par la guerre, et on compte les cadavres, c’est comme de coucher avec un cadavre.

KATARINA_ C’est ce que tu as fait.

FRANK_ Je te jure une chose : si tu existais, je te tuerais », Lars Norén, Démons (L’Arche Editeur)

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(1) A titre d’exemple la pièce renforce le délitement du couple JENNA/TOMAS là où le téléfilm ne l’évoquait que plus simplement, préférant se centrer sur le couple KATARINA/FRANK.

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A propos de Alban Orsini

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