The Unthanks – Here’s the tender coming (archives)

C’est l’histoire d’un petit fagot qui voulait se faire aussi imposant qu’un bucher. Rachel Unthank a en effet troqué son simple patronyme pour le sobriquet de The Unthanks. Le dessein est limpide, d’un projet initié par elle-seule autour d’une relecture des airs traditionnels du Nord-est de l’Angleterre, de la région de Newcastle plus précisément (on imagine d’ailleurs la circonspection du nouveau magpie Fabrice Pancrate quand on l’initiera aux joies de ces racines musicales locales), la voici maintenant à diriger une véritable entreprise collégiale, sa sœur par exemple Becky qui prend ici (comme sur scène) encore plus de place du côté du micro).

Musicalement la divine surprise de The Bairns est ici confirmée, un peu comme si les demoiselles n’en finissaient pas d’enfoncer un joli clou dans un solide morceau de bois (le bois toujours, on n’en sort pas). Cette même musique qui sent bon l’Angleterre éternelle, ce folk ancestral, ces airs de marins, ces chansons qui passent de grand-mère à petite fille depuis la nuit des temps ou presque, ces récits picaresques qui deviennent mélodie puis chanson, cette musique non pas forcément de terroir mais de terrain, ces instruments eux-aussi patriarcaux (cordes, cuivres, piano) impeccablement mis en valeur (écoutons donc la lente montée en puissance de Sad February). Tout ça oui, et plus encore.

Gageons que le succès rencontré par Rachel Unthank sur le sol britannique (on se souvient de leur nomination aux Mercury Awards par exemple, un événement national autrement plus important et prestigieux que nos Victoires de la musique) a permis au groupe d’avoir ici les moyens d’une autre ambition, celle de prendre assise sur leur travail d’alors pour essayer de tirer plus encore le fil jusqu’à une nouvelle frontière, un horizon où l’herbe mélodique est plus verte.
On retrouve ces chansons partiellement ou totalement a cappella, on y retrouve aussi ses douces ballades qui sentent bon le bois (encore) humide et les promenades sur un chemin de traverse du Dorset entre deux tasses de thé fumant, c’est là le trademark du groupe et plus que jamais là où elles excellent, ces airs traditionnels d’hier réinterprétés avec la plus grande subtilité orchestrale possible, ces airs malaxés également, auxquels on ajoute un air de piano ou bien un complet couplet sinon un refrain, cette formidable et vivifiante manière de prendre des bouts d’hier pour en faire des chansons actuelles, des moments d’aujourd’hui. La lente rêverie qui s’étire sur près de 8 minutes d’« Annachie Gordon » par exemple ou encore les 10 minutes terminales du titre éponyme, et son violoncelle de traîne. Le tempo est majoritairement plus lent d’ailleurs, les morceaux plus enjoués n’en ressortant ainsi que plus, en particulier un « Lucky Girlchrist » de toute beauté, pur moment de félicité musicale.
Toutefois quelques changements se font entendre. Tout d’abord l’étonnement voire la stupéfaction de découvrir sur la pochette intérieure deux jeunes garçons en lieu et place de la divine pianiste d’avant, partie jouer sa propre belle et autarcique musique. Deux pluri-instrumentistes se partageant piano, batterie, basse, guitare et dulcimer, tous deux impeccablement coiffés et peignés. Ces renforts donnent à la musique un aspect beaucoup plus travaillé et soigné que les deux albums précédents (même si on gardera toujours une préférence pour The Bairns, c’est injuste mais c’est comme ça) sans pour autant que le son du groupe ne soit édulcoré ou au contraire enrichi jusqu’à la nausée Chantillyesque.
Le groupe s’étoffe, cherchant tout autant à ne pas étouffer dans le carcan initial du groupe qu’à pousser plus encore leur art. Ces développements se font entendre tant vocalement (la voix de Becky peut lasser par trop d’application, elle n’en reste pas moins une grande chanteuse, Rachel pour sa part est avant tout une immense interprète, la distinction est infime mais marquée) que musicalement (beaucoup plus de pièces orchestrées, d’instrumentations orgiaques) sans pour autant qu’on ne crie à l’imposture et au retournement de veste (toujours parfaitement amidonnée). On sent combien le groupe a laissé développer sa créativité pour enregistrer ce disque, ne se refusant aucune expérimentation, aucune piste mélodique possible, aucun arrangement pompier ou bien modeste, juste l’envie d’en découdre avec la trame et voir ce qu’il y a moyen de faire avec. De ce côté-là comme du côté du résultat brut, ce disque est une pleine réussite. De toute façon il faut savoir une fois pour toute qu’avec un album de Rachel Unthank (appelez–les comme vous voulez, Winterset, Unthanks, qu’importe) c’est toujours la grâce qui gagne à la fin. Oui, malgré les écueils (disque un peu long, monotone peut-être par ses tempos mous du genou sans doute cagneux), c’est la grâce qui est la plus forte et qui emporte tous les suffrages. C’est comme ça.

« Here’s the tender coming » c’est un peu le même album non pas en mieux mais en aussi bien, en aussi long d’ailleurs. Ne gâchons pas notre plaisir et apprécions comme il se doit cette musicale délicate et vaporeuse où l’élégance délicieusement surannée foudroie du regard (et de l’oreille) le moindre chichiteux des auditeurs. Un disque pour tous les dimanches matins ou tous les « canapé/couverture » du monde.

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