Il est question ici de flamenco. Et de Manuel Delgado, grand guitariste du genre, qui nous livre, avec Bellamar, son premier album sous son propre nom (mais ce n’est pas son premier disque, loin de là, les autres ayant été enregistrés en collaboration). Pour qui connaît peu, ou pas, ou superficiellement le flamenco, c’est un disque idéal pour découvrir cette musique. Tout simplement parce que c’est « un pont entre la tradition et la modernité », comme le dit Manuel Delgado lui-même. Bellamar est un disque varié, riche, essentiellement instrumental, à l’exception d’un morceau, “Madera Flamenca”, magnifiquement chanté par Alberto Garcia. C’est un peu le flamenco “dans tous ses états”. Car si Manuel Delgado est respectueux de la tradition, il sait évoluer à l’intérieur de cette dernière, en mêlant des instruments qui, à l’origine, ne sont pas intégrés au flamenco. On citera le violon, le basson, le bandonéon.

Projet ambitieux que cette évolution dans la tradition. Projet entièrement réussi car, à ses talents de compositeurs, Manuel Delgado ajoute une grande maîtrise, une compréhension profonde de son art, une rigueur et une précision qui font que son jeu de guitare est à la fois virtuose, sans jamais être démonstratif ou gratuit. L’évolution, c’est par exemple l’introduction d’un bandonéon sur deux morceaux (“Barna Querida” et “Manantial”). Le respect de la tradition, c’est que ce bandonéon, joué par Carmela Delgado, sort de la tradition argentine du tango pour se plier aux canons du flamenco. Il ne s’agit pas de fusion, non, mais bien, comme je l’écris en ouverture de cette chronique, de flamenco. Et si le bandonéon évoque immédiatement pour nous l’Argentine, c’est bien du flamenco que nous écoutons. Idem pour le basson, qui quitte les territoires de la musique classique pour venir superbement servir la musique andalouse qui nous occupe.

C’est ainsi que, tel le peintre qui, par petites touches lumineuses, construit son tableau, Manuel Delgado apporte son propre éclairage, et nous offre un flamenco du vingt-et-unième siècle, à la fois totalement ancré dans ses racines et entièrement moderne, contribuant à perpétuer cette musique tout en la maintenant vivante, c’est-à-dire en connexion absolue avec notre aujourd’hui. Tout comme pour le blues, le flamenco, ici, est à la fois constant et sans cesse renouvelé.

Très fortement conseillé.

A propos de Eric Tessier

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