John Cale – "Shifty Adventures In Nookie Wood"

Dans les années 2000, John réalise deux albums pour la firme EMI : HoboSapiens, en 2003, et blackAcetate, en 2005. En 2011, l’ex-membre du Velvet Underground signe avec le label Domino Records et sort la même année un EP intitulé Extra Playful.

En octobre 2012, arrive le nouvel album Shifty Adventures In Nookie Wood. L’enrobage très synthétique de la musique et de la voix peut rebuter au premier abord. Comme le jeu sec et froid des instrumentistes, le côté parfois un peu trop mécanique et martelé du rythme. On est assez loin de la claire et fragile sensibilité qui émanait de morceaux comme Close Watch ou Chinese Envoy, pour prendre l’exemple du sublime album Music For A New Society. Il est assez étonnant et désagréable d’entendre les tonnes d’effets appliqués sur la voix du chanteur. Effets robotique et de torsion.Obtenus par l’Auto-Tune, ils font revenir à la mémoire la lointaine époque de Daft Punk et du Vocoder (1) ! Ils sont datés, ont un côté qu’on pourrait dire vulgairement « ringard ». John Cale est un grand instrumentiste et un bon compositeur. Par contre, ce qui l’a toujours desservi, à notre avis, est sa voix terne, un peu lourde, sans charme. On a parfois l’impression que ceux qui ont travaillé à la réalisation de Shifty Adventures In Nookie Wood ont cherché à n’importe quel prix à en cacher le timbre naturel, à faire oublier qui chante, à donner un coup de jeune à l’interprète septuagénaire. Et à conférer à l’ensemble une facture supposée hyper-moderne. Les morceaux les plus significatifs, de ce point de vue, sont, December Rains, Vampire Cafe et Mothra. On peut très vite et très facilement jeter ce disque aux oubliettes. C’est probablement ce qu’ont fait certains grands magazines français de rock, certains quotidiens hexagonaux qui parlent de musique populaire.

Pourtant, si l’on prend le temps d’écouter et de ré-écouter Shifty Adventures In Nookie Wood, des beautés et des richesses cachées se révélent. Certains morceaux sont mélodiquement et structurellement très efficaces et positivement évidents. Ils accrochent l’oreille, l’esprit. On peut se surprendre à les fredonner, sous la douche ou pas. Si Cale jouait dans la case « grand public », on pourrait même les imaginer faire, pourquoi pas, de jolis cartons : ainsi en va-t-il de I Wanna Talk 2 U ou de December Rains. Mais cette évidence, le côté parfois enfantin des refrains, se fraye un chemin dans une jungle sonore assez complexe, émerge hors d’un foisonnement musical impressionnant. Un univers tortueux tanguant souvent entre la techno et l’électro, mais d’où surgit de temps à autre, bien mis en valeur, de façon assez subtile, un instrument traditionnel… Ainsi de la guitare soul/funk, ou carrément acoustique, dans I Wanna Talk 2 U ; de ce qui pourrait être une mandoline dans Scotland Yard ; des guitares façonnées sixties dans Vampire Cafe, Sandman et Midnight Feast ; de la six-cordes légèrement hispanisante dans This Is Living. Et ce, sans parler de Mary, fort belle ballade aux accents classiques et très john-caliens.

Il y a un côté ondulatoire, tournoyant, répétitif, hypnotique dans certains titres, dans certaines parties instrumentales de cet album et, de ce point de vue, le choix des effets placés sur la voix n’est pas totalement arbitraire – celle-ci étant véritablement traitée comme un instrument, un parmi les autres. Cale a déclaré à propos du morceau Face To The Sky : « J’avais en tête des cordes et des rythmes tourbillonnants, mais je souhaitais éviter que l’ensemble sonne trop abouti. J’ai commencé par un riff de clavier qui semblait impossible à jouer et à partir de là j’ai superposé des couches dans l’idée de briser le confort afin de déstabiliser l’auditeur » (2). Et il chante : «She is standing, listening to the wind / Darkness lifting her face to the sky / Her homecoming laughter swirling around her dizzy as a top on a chessboard ». Vertigineux.L’ambiance à la fois clairement européenne et légèrement exotique – l’Auto-Tune apporte des connotations orientales -, l’intrication serrée des lignes instrumentales, la présence de son puissants et primaires qui grondent et attaquent – la basse, la guitare et la batterie dans Scotland Yard, la batterie et la guitare dans Mothra -, qui grincent – les suraigus instrumentaux dans Scotland Yard, les guitares à la fin de Mary – , ou qui découpent et scient – Face To The Sky, Nookie Wood – rappellent en fait certaines périodes de la carrière de Talking Heads et de Brian Eno, voire, par certains aspects, le travail actuel de David Lynch. L’ambiance Eno est particulièrement sensible dans un morceau comme Sandman (The Flying Dutchman). Pour ce qui est de Talking Heads, on peut se reporter à la fin de Hemingway, à Midnight Feast, ou également à Catastrofuk, titre de Extra Playful, le EP qui annonçait en partie la couleur. Dans Catastrofuk, Cale singeait littéralement le groupe de David Byrne – le morceau Psycho Killer. On pense aussi au Bowie de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt ou celui de l’époque techno. Ainsi, des échos lointains de Seven Years In Tibet – morceau de l’album Earthling – sont perceptibles dans Vampire Cafe.

Manquent évidemment à cet ensemble, de ce point de vue, à la fois l’effet de surprise – nous sommes maintenant en 2012 ! – et la présence, peut-être, de quelques instrumentistes de grande pointure tels que Robert Fripp ou Reeves Gabrels.

Mais, cela dit et en tout état de cause, John Cale tient le coup et vaut toujours le détour.

(1) A noter que le premier morceau de l’album, I Wanna Talk 2 U, est co-produit par l’un des grands producteurs du moment, Brian Burton aka Danger Mouse, qui a travaillé sur l’album de Daft Punk à sortir en 2013.

(2)  http://www.dominorecordco.fr/fr/news/30-08-12/john-cale-nouveau-clip-face-to-the-sky/

A propos de Enrique SEKNADJE

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