Kââ – “Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales”

Tous les amateurs de romans populaires connaissent forcément Pascal Marignac, notamment pour les livres qu’il a signés pour la mythique collection Gore (Bruit crissant du rasoir sur les os, Lésions irréparables…) sous le pseudonyme de Corsélien. Mais Marignac ne s’est pas cantonné au genre horrifique et a signé de nombreux romans noirs sous son pseudonyme le plus usuel, Kââ, essentiellement pour le Fleuve Noir.

Publié pour la première fois en 1985, Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales se présente comme une « suite » de La Princesse de crève ou, tout au moins, met en scène le même héros sans nom et sans port d’attache. L’auteur prend d’ailleurs un malin plaisir à préserver son anonymat, à ne donner aucune indication sur ce personnage à la fois furieusement individualiste et désabusé. Tout au plus insiste-t-il sur son goût pour la bonne bouffe, les jolies filles et les voitures (il se déplace dans un premier temps au volant d’une Jaguar XJ6 Sovereign).

Par bribes, nous devinons qu’il a un peu fréquenté le milieu des truands et c’est à l’enterrement de l’un d’eux qu’il se rend au début du roman, sans doute parce que cet homme était l’un des rares qui lui inspirait un peu de respect.  Pourtant, « il n’y a pas d’endroit plus dangereux pour les truands que les enterrements de truands ; endroits qui grouillent de flics venus retapisser les braqueurs endeuillés. Il ne manquait en effet ni de truands de toutes sortes, ni de poulets de toutes sortes. » . Sur place il reconnaît un vieil ami d’enfance devenu flic. Après une soirée passée en sa compagnie, ce dernier est retrouvé assassiné. Notre héros et narrateur se retrouve alors embarqué dans les rets d’une histoire sordide, violente et embrouillée, contraint de mener par nécessité une enquête afin de ne pas devenir la prochaine cible…

Le roman, narré à la première personne du singulier, sera le récit de cette cavale, à la fois fuite en avant (il s’agit d’éviter les tueurs à ses trousses) et enquête sur les raisons de la prolifération de cadavres qu’il retrouve dans son sillage.

Kââ joue sur le principe d’accumulation. Un point de départ assez banal (un enterrement) et un personnage qui, à l’instar des héros d’Hitchcock, se retrouve au cœur d’une histoire qui ne le regarde pas et qui le dépasse. L’effet boule de neige nous mènera d’une simple rencontre dans une église normande à un finale apocalyptique dans le lisier et la neige au milieu des porcs. Au lecteur ensuite de savourer tous les ingrédients du genre : chantages, trahisons, manipulations, courses-poursuites et double jeu permanent.

Mais à la différence des héros d’Hitchcock, le narrateur n’est pas un « innocent » et il n’hésite pas à jouer de la gâchette. Héritier moderne des privés cyniques et désabusés des grands romans noirs américains, il navigue en eaux troubles entre la truandaille et une certaine conscience morale malgré tout.

La force du roman tient à cette manière qu’il a de se situer dans cette zone grise. Si les voyous ne sont jamais idéalisés, les flics ne sont pas logés à meilleure enseigne : « Donc, les condés sont aussi infâmes que les truands, je l’avais toujours su et c’était une agréable confirmation. Je savais que, pour la première fois de ma vie, j’allais régler un poulet. »

Comme dans ses romans horrifiques (voir Voyage au bout du jour signé Béhémoth), Kââ se sert des ficelles du roman populaire pour sonder les zones les plus obscures de l’âme humaine. Ses livres se caractérisent par une vraie noirceur misanthrope où seul le sentiment amoureux apporte une petite lueur d’espoir.

Cette vision impitoyable d’une humanité où les représentants de la Loi et les malfrats se trouvent pieds et poings liés par des trafics odieux éclate à chaque page de ce récit de cavale désabusé sur les routes de France. L’auteur a néanmoins l’élégance de ne pas se situer au-dessus de ses personnages et de ne pas porter de jugements moraux même si son narrateur possède toujours une certaine conscience :

« – Je n’ai pas l’habitude de porter des jugements sur la moralité des gens. Je ne me crois pas bien placé pour me le permettre. Je n’énonce pas de jugement sur cette société, sur le bien et le mal, je ne suis pas flic, moi. »

Ce regard distancié est porté par un style glacial et ironique, non dénué d’un certain humour très noir et en parfaite adéquation avec les états d’âme d’un héros revenu de tout :

« J’abomine les enterrements, les prêtres qui font du chantage terroriste au deuil des autres, les leçons de morale qui vont avec, le caractère malsain de ce qui se passe dans le crâne des participants. »

Ce style participe également à la beauté romantique du livre, cette espèce d’individualisme de l’esthète qui a parfaitement compris qu’il n’y a plus rien à attendre de ses contemporains mais que cela n’empêche pas pour autant de jouir des instants précieux d’une vie par essence dangereuse…

 

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Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales (1985) de Kââ

La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », mars 2018

ISBN : 978-2-7103-8731-2

286 pages – 8,90 €

En librairie depuis le 15 mars 2018

A propos de Vincent ROUSSEL

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