Jean-Paul Civeyrac – “Mes Provinciales”

Pas de petits arrangements… ni de silence et d’effroi avec la beauté. Neuvième long-métrage de Jean-Paul Civeyrac, produit par Frédéric Niedermayer, Mes Provinciales, ne transige pas sur une écriture incandescente. Aucune concession à une conscience aigüe de la durée. L’épure de la mise en scène seule. Aucune complaisance, aucune posture mais une convocation intime et personnelle de forces scandaleuses du passé, Bresson, Pasolini, Nerval, Pascal, Flaubert, Novalis et Bach.

De quoi parle Mes Provinciales – parce que la parole est bien au cœur du film ? De ferveur cinématographique. Une ferveur qui naît autant d’un désir de filmer que de parler de cinéma. Et Jean-Paul Civeyrac réalise justement un film pour nous parler du cinéma à travers le récit d’un étudiant, Etienne, jeune provincial, qui quitte Lyon pour faire un master en études cinématographiques à l’université de Paris VIII.
Le récit est « en forme d’éducation sentimentale »1. Faire l’apprentissage du cinéma, c’est aussi pour Etienne faire celui de l’amitié, du désir et de la politique. Plusieurs « filles de feu », mais aussi une véritable étoile filante (le personnage de Mathias Valance, incarné par Corentin Fila), traversent son existence et les liens spirituels et charnels qu’il tisse avec eux lui apprennent à trouver sa place, brûlant peu à peu ses illusions.
Trouver sa place, pour Etienne, c’est chercher quelle place donner à son désir de cinéma . Pourquoi faire des films ? Question existentielle pour ceux qui comme lui sont animés par cette ferveur cinématographique.

Faire des films, c’est d’abord partir «  à l’aventure », laisser derrière soi ses attaches comme autant de «  balises ». Pour Etienne, quitter sa province pour Paris, avec tout ce que «  centre » trimballe de fantasmes, d’images, et rassemble en lui de mythes, ce lieu de tous les possibles, c’est apparaître à la lumière et la faire apparaître.

Faire des films, c’est se créer un espace différent. L’ expérience de la colocation pour Etienne ressemble à une île joyeuse : soirées improvisées, discussions à bâtons rompus, visionnage de films. Regarder les choses de l’intérieur et de l’extérieur.
Le naturalisme est tenu à distance. Si Jean-Paul Civeyrac inscrit ses personnages dans une époque bien identifiée, un monde bien réel (contexte du premier tour des élections de 2017, cours à la fac, allusions aux Femen…) et des rapports familiers, il trouve toujours l’écho d’une sensibilité universelle, et le film toujours le moyen d’échapper à son temps.

Faire des films aussi pour ne pas se mentir. Etienne va apprendre à faire face à ses propres contradictions. Ne pas se mentir, c’est rester fidèle à soi . Or comment rester fidèle à soi en restant fidèle aux autres si, se ressembler, c’est «  être continuellement irreconnaissable, éternellement contraire » 2? Comment alors rester fidèle à sa petite amie restée à Lyon tout en laissant cours à des désirs «  sans complication (…) » 3, pour «  juste des sensations, de la tendresse » 4, ou en laissant sa porte ouverte à ces filles de feu que sont ses colocataires ?

Tous les personnages de Jean-Paul Civeyrac sont de sentiments et de spiritualité, mais aussi de chair. D’ailleurs le choix des acteurs rend l’incarnation d’autant plus forte. Le parti pris d’une mise en scène essentiellement en plans fixes donne des plans de présence magnifiques. Ces jeunes acteurs sont aussi de nouveaux visages et, par leur première apparition, ils originent en quelque sorte l’idée d’un commencement à l’intérieur même du récit : comment le cœur d’Etienne, mais aussi de Mathias, d’Annabelle ou de Jean-Noël commence ? Comment retentit le monde en eux à travers ces expériences vécues comme une première fois ?

Rester fidèle à soi-même , c’est savoir comment être à la hauteur du cinéma qu’on aime. Et Mathias, le plus beau personnage de Mes provinciales, incarne aux yeux d’Etienne cette fidélité absolue, lui qui affirme, au risque de l’incompréhension et de la solitude, son amour inconditionnel pour un cinéma qui ne transige pas avec la beauté, qui n’accepte aucune compromission ou facilité, pour qui «  le cinéma est ce qui te fait sentir là, te fait sentir que le monde est là pour toi ». Et «  là » ce ne sont pas des mots, mais Les plus belles promesses de Mes provinciales… tenues !

Notes :

1  Jean-Paul Civeyrac.

2  Pier Paolo Pasolini, Les Lettres luthériennes.

3  Réplique d’une fille dans Le doux amour des hommes ( 2001), autre film de Civeyrac.

4  Ibid.

A propos de Maryline Alligier

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