Kââ – “Silhouettes de mort sous la lune blanche” / Pierre Marcelle – “Terrain lourd”

Régulièrement, la collection « La Petite Vermillon » propose à Jérôme Leroy des « cartes noires », occasion rêvée de se replonger dans la littérature policière ou apparentée (thriller, roman noir…). Occasion également de (re)découvrir des œuvres profondément ancrées dans leur époque et traces incomparables d’une certaine culture populaire. Qu’il s’agisse du roman de Kââ ou de Pierre Marcelle, les deux reflètent à leur manière la France des années 80, décennie charnière où la gauche se trouve confrontée à l’exercice du pouvoir et où refluent les utopies. Dans les deux cas, les désillusions l’emportent et un certain nihilisme s’est substitué aux combats d’antan.

On pourra également dire de ces deux livres qu’ils appartiennent à la deuxième vague de ce « néo-polar » initié dans les années 70 par Manchette, Siniac, ADG et quelques autres. L’étiquette est toujours réductrice car un auteur comme Kââ fait figure d’électron libre mais aussi différents soient leurs styles, le côté cafardeux, désabusé de ces récits les rapproche de cet ensemble où s’illustrèrent des auteurs comme Fajardie, Pouy, Prudon et quelques autres.

Silhouettes de mort sous la lune blanche relève de la littérature la plus populaire puisqu’il fut publié dans la collection « Spéciale Police » du Fleuve noir en 1984. Il s’agit du premier livre de Pascal Marignac, professeur de philosophie et grand pourvoyeur de « romans de gare » qui bénéficie toujours d’une certaine renommée chez les amateurs du genre pour avoir signé sous le pseudonyme de Corsélien quelques grands titres de la collection « Gore » (Bruit crissant du rasoir sur les os, Lésions irréparables). Kââ est le plus célèbre de ses pseudonymes et c’est sous ce patronyme qu’il signa la plupart de ses romans policiers.

Silhouettes de mort sous la lune blanche met en scène une espèce de bandit solitaire, mi-mercenaire, mi-tueur dont on ignore le nom et les motivations. Non dénué d’un certain raffinement, ce dandy cynique réapparaitra dans les romans suivants de l’auteur : La Princesse de Crève et Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales.

Tout débute ici après un hold-up qui a mal tourné. Le narrateur a abattu un de ses complices qui commençait à tirer dans la foule. Un autre de ses complices, Straub, a reçu une balle dans le bide. Débute alors une course-poursuite avec les flics, bien entendu, mais surtout avec les frères Vila, redoutables bandits qui veulent venger leur frère tué par notre « héros ». Le roman de Kââ est une longue cavale qui permet au narrateur de traverser la France (la topographie joue un rôle primordial dans le roman) et jouer au chat et à la souris avec la police et toute sorte de truands malfaisants. Le style de Kââ est à la fois extrêmement précis (phrases courtes, sèches) et ciselé, d’une ironie glaciale et réjouissante. Son personnage est d’une intelligence redoutable (il déjoue les trahisons et coups montés qui accompagnent son périple) tout en étant impitoyable. Les morts qu’il sème sur sa route ne semblent pas le perturber et confortent même, au contraire, le nihilisme de son regard : « et tu ferais mieux de remballer l’idée dépassée d’un gangstérisme romantique. Il n’y a aucun cadeau à attendre de personne et l’amitié ou des choses de ce genre sont toujours intéressées ». 

Chez Kââ, il n’y a aucun espoir à attendre de l’existence. Chaque instant est une lutte permanente pour la survie. Il importe donc de profiter des bonnes choses que peut nous réserver la vie : un peu de lecture (Hugo), de bonnes bouteilles de vin, des alcools rares et, quand même, un peu d’amour même si la relation qui le lie à Corinne relève plus du réconfort bestial que peuvent s’octroyer par moment deux futurs noyés…

Lorsque pointe le moindre signe émollient (un remerciement, par exemple, lorsque notre mercenaire parvient à sauver la vie de Straub), c’est l’ironie qui refait surface et une certaine suspicion envers tout ce qui pourrait relever du sentimentalisme. Pour Kââ, les individus sont irrémédiablement seuls et comme le souligne Jérôme Leroy dans sa préface, « ce héros négatif apparu au mitan des années 80 est finalement le parfait reflet de l’époque dans laquelle il évolue, à cette différence qu’il n’a pas l’hypocrisie de masquer son cynisme et son hédonisme derrière les apparences de la respectabilité ».

Dans Silhouettes de mort sous la lune blanche, on ne trouvera aucune trace d’idéaux (comme il peut y en avoir chez Fajardie), de solidarité -sinon celle nécessaire à la survie- ni même de transcendance : « J’eus nettement un frisson. Je songeai, glacé, que comme dit l’autre, les esclaves, précisément parce qu’ils n’ont pas de droits, n’ont pas non plus de devoirs. Et puis je ricanai intérieurement : devoirs et droits envers qui ? »

Reste alors l’élégance glacée du style, un humour très noir s’accordant à la perfection au profil d’un personnage sombre et opaque, lancé au cœur d’une existence constamment périlleuse et incertaine…

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Terrain lourd de Pierre Marcel date de 1981 et fut publié pour la première fois dans la collection « Noir » de Fayard dirigée par François Guérif. Le roman, écrit à la première personne, narre les mésaventures d’un journaliste sportif raté qui se rend à Caen pour assister à un match de football de deuxième division. Trainant avec lui un spleen carabiné, il décide de poursuivre son séjour jusqu’à Saint-Malo pour supprimer l’amant de celle qu’il aime. Notre héros mélancolique se nomme Vertaire. On ne s’étonnera donc pas qu’avec un patronyme pareil, il souffre. Et Pierre Marcelle de nous entrainer sur les traces de cet homme paumé, submergé par un dégoût existentiel. Comme chez Kââ, c’est le nihilisme qui l’emporte même si, ici, il est davantage lié au dépit amoureux. Dépit qui s’accompagne d’un certain sentiment de déclassement : Vertaire ne supporte pas d’imaginer la femme qu’il aime avec un homme plus riche, qu’il imagine avec la tête d’un patron, ce genre de patron que Piccoli aimait incarner dans ces années-là.

Terrain lourd est une balade triste. Un long monologue intérieur qui offre au narrateur le loisir de revenir sur la médiocrité de son existence, sur un avenir placé sous le signe de la désillusion et du vide existentiel. Marcelle écrira par la suite un roman avec Hervé Prudon (Le Bourdon). Ces deux auteurs partagent une même inclination pour les paumés et pour les atmosphères cafardeuses.

Pourtant, il faut bien reconnaître que Pierre Marcelle séduit un peu moins que l’auteur de Mardi gris. Peut-être parce qu’à l’instar du terrain de foot qui donne son titre au roman, son style est un peu lourd. La trame est tellement minimaliste que cette longue litanie d’états d’âme parait parfois un peu répétitive voire même lassante.

Cette réserve posée, le livre n’est pas inintéressant et parvient, là encore, à prendre le pouls d’une époque gagnée une certaine gueule de bois. Chez Pierre Marcelle, il n’y a plus aucune illusion, même pas celle de regagner le cœur de celle qu’on aime par un acte absurde. On se gardera de dévoiler la fin mais c’est sans doute la partie la plus réussie du roman, remettant en question tout le frêle échafaudage élaboré par le transparent Vertaire. Ne reste plus alors que cette « qualité de tristesse » pointée par Jérôme Leroy dans sa préface qui force l’intérêt et qui rend, par intermittence, le roman attachant…

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Silhouettes de mort sous la lune blanche (1984) de Kââ

La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », 2021

ISBN : 979-10-371-0605-6

296 pages – 8,90 €

Terrain lourd (1981) de Pierre Marcelle

La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », 2021

ISBN : 979-10-371-0610-0

221 pages – 7,30 €

En librairie depuis le 21 janvier 2021

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A propos de Vincent ROUSSEL

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