Jean-François Billeter – "Un paradigme"

Il fallait bien que Jean-François Billeter finisse un jour par écrire un livre qui ne s’intéresse qu’aux idées qu’il a lui-même développées, pas à pas. Car en explorant la calligraphie chinoise, l’œuvre de Tchouang-tseu et en s’opposant à François Jullien dans une controverse un peu bruyante, le sinologue s’était fait de plus en plus philosophe.

« Dans un processus d’intégration, il existe toujours un point où les forces se touchent et cherchent à se combiner, où le travail se fait. Quand le processus est en marche, ce point forme le cœur de notre activité, ou mieux, « son foyer ». C’est là qu’elle est la plus intense et atteint parfois une sorte d’incandescence.
Cette fine pointe se fait et se défait. C’est ce qui arrive lorsque je suis au café, qu’une idée se forme puis s’évanouit faute d’avoir trouvé une forme satisfaisante. Ma seule ressource est d’attendre que le processus d’intégration reprenne et que la pointe se reforme (1). »

Une nouvelle fois sous la forme de l’un de ces petits ouvrages essentiels qu’il livre maintenant régulièrement à son éditeur Allia, Un paradigme permet à Billeter de se risquer à mettre à nu sa propre carte de pensée, pour mettre en lumière une dialectique qui au fil des années lui a paru essentielle entre « le monde » (ce qui est créé, chez l’auteur, par tout un chacun via l’objectivation et le langage) et la « réalité » (ce qui existe en soi et en dehors de soi, au-delà de cet objectivation).

Comme si en s’intéressant à la Chine, Billeter avait ramené, du taoïsme notamment et de ses pratiques spirituelles et corporelles, une traduction qui s’adapterait, se « traduirait », à une pensée et philosophie occidentale où les distinctions se cristallisent toujours sous forme d’idées et de mots (ou leurs critiques…). L’auteur n’aimerait sans doute pas cette opposition une fois de plus, lui qui a combattu le comparatisme, mais tant pis puisqu’il expose bien lui-même ce qu’il a (re)trouvé finalement en Europe et non en Chine.

Un concept chez lui, « les régimes d’activité », qui intègrent donc “les changements de régimes”, était déjà bien plus qu’une grille de lecture du maître Tchouang, mais une intuition en soit. L’auteur s’en sert de prime abord pour éloigner le philosophe antique de la classification taoïste qu’il lui nie, et même en faire une sorte d’ancêtre parfois de la phénoménologie et de Wittgenstein. Ces analyses ont permis de bouleverser complètement l’approche du « sage » dans la critique rigoureuse de sa récupération et altération par l’idéologie impériale chinoise, qui compulsa le canon du mouvement de pensée.

Si ainsi sa lecture de Tchouang-Tseu était lumineuse et précieuse, on sentait pourtant en permanence comment Billeter exposait via ses études quelque chose qui au fond lui était cher avant tout à lui-même : des réflexions autonomes et une propre expérience. En partant ici du lieu « commun » des cafés où il aime à se retrouver, le sinologue repart ainsi de notions qu’il a déjà exposées auparavant dans l’art du commentaire : les mouvements d’arrêts, l’infiniment proche, l’observation des actes de son propre “corps” (“Je parle du corps comme de l’ensemble des facultés, des ressources et des forces, connues et inconnues de nous, que nous avons à notre disposition ou qui nous déterminent (2)”) …

Tchouang-tseu est pourtant très peu cité ici, de manière déconcertante pour les habituels lecteurs (même si les Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie, le précédent ouvrage de l’auteur, était aussi une sorte de prétexte). Au tel point que se trouve principalement exposée une seule anecdote tirée d’un chapitre sans doute apocryphe du philosophe chinois… On retrouvera cette fois bien plus convié Spinoza, et ce n’est guère étonnant quand on retrouve des concepts comme « la puissance agissante » et la « cause efficiente », ici sources de joie et de « sentiments de liberté ». Baruch n’est pas seul à l’appel, c’est tout ce que l’auteur admire de l’Histoire artistique et intellectuelle du vieux continent qui défile (parfois un peu trop ?) : Arendt, le surréalisme d’Ernst et Buñuel, Stendhal, Glenn Glould…

Un paradigme est en fin de compte la pleine retrouvaille et réconciliation de Billeter avec ses origines, la Chine et son exploration paraissant avoir été finalement un long détour initiatique, aboutissant à la critique progressive de la notion de « L’un », pour en arriver à préférer définitivement celle de « La personne ». Présentant également des confessions très personnelles sur son rapport à sa famille, sa crise personnelle, l’ouvrage est passionnant dans son rapport entre auto-analyse et précis, liant « lois » et anecdotes particulièrement intimes.

« Je vois aujourd’hui un accord complet entre ma vie et les idées que j’ai développées, ou qui se sont développées en moi (3)»

En étayant son propre traité, on sent chez l’auteur comme plus de fragilité dans les formulations, plus brèves, fugaces que dans les démonstrations de ses ouvrages précédents même si chaque mots tombent admirablement justes. Tout pourrait pourtant partir d’un souffle dans la démonstration. Au delà de l’intime exposé, c’est aussi la beauté paradoxale de cette synthèse, dont le style possède finalement une liberté et une finesse qui n’est sans doute pas étrangère aux écrits chinois qu’il a passé des années à étudier.

Parce qu’il s’est lui-même affirmé dans la personne qu’il était, sans doute Jean-François Billeter a-t-il voulu exposer cette fois frontalement ce « fonctionnement », cette articulation des choses qu’il a la sensation d’avoir isolées au sein du « réel ». Partant de l’observation et de l’apprentissage du geste, le concept clé de son livre est ainsi le « processus d’intégration », un régime d’activité qui fait finalement de nous le spectateur de la réalisation de nos propres actes au point d’en tirer pleine jouissance.

Des “actes” qui comme la notion du corps chez l’auteur, se déploient d’ailleurs plus largement qu’on ne se l’imagine communément : c’est aussi laisser s’épanouir une émotion, choisir un mot dans une langue… Une “sensation de liberté” dont l’expérimentation serait le bien le plus précieux de l’humain et qui suppose l’acceptation de ce que Billeter nomme « pluralité radicale ». Une façon de revisiter la démocratie dans ce qu’elle a de plus immédiatement perceptible et même intime, à l’heure où les blocs et les idéologies des systèmes « transcendants » se repositionnent avec toujours plus de force.

Jean-François Billeter, Un Paradigme, Allia, 2012, 128 pages.

(1) P.101
(2) Entretien avec Philosophie Magazine, Décembre 2010
(3) p.114

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