Jean Dutourd – “Les Dupes”

Avouons-le sans ambages, nous n’avions jamais ouvert un livre de Jean Dutourd jusqu’à ce jour et nous conservions de cet écrivain l’image d’un vieil académicien poussiéreux (pléonasme ?) et d’un chroniqueur pas forcément révolutionnaire de France-Soir. Préjugés sans doute un peu bêtas contre lesquels j’ai tenté de lutter en découvrant Les Dupes, un recueil de trois nouvelles réédité par Le Dilettante, une maison qui a l’intelligence d’exhumer des auteurs tombés dans un certain oubli (Henri Calet, Maurice Guérin, Roland Giraud…). A sa sortie, le livre de Dutourd avait soulevé l’enthousiasme de Giono et de Vialatte mais provoqué l’ire de Breton qui n’avait particulièrement pas goûté à la mystification de Ludwig Schnorr, ou la marche de l’histoire (la deuxième nouvelle du recueil).

Près de soixante ans après (l’ouvrage est sorti en 1959), que reste-t-il de ces Dupes ? Dans un premier temps, Dutourd annonce la couleur et tente de définir ce qu’est une dupe : non pas tant « l’homme trompé » de la définition basique que celui qui se fourvoie lui-même et qui tente d’imposer au monde sa nature et ses idées. «  La vraie dupe est dupe de soi, dupe de ses idées, de ses sentiments, de la fausse conception qu’elle se forge de la vie et des hommes. »

Pour Dutourd, en ces années d’existentialisme, les dupes sont ceux qui adhèrent à la philosophie sartrienne et, en gros, les partisans du communisme, du matérialisme historique et de l’athéisme. Je schématise un peu mais c’est ce sentiment qui prédomine à la lecture de ces nouvelles. Dans la première, Baba, ou l’existence, Dutourd nous narre les aventures d’un jeune homme naïf, Baba, qui tombe sous la coupe d’un professeur de philosophie libre-penseur, M.Mélass (« cet homme avait des idées, ce qui est surprenant de la part d’un professeur et d’un philosophe ») et qui va aller de mésaventures en mésaventures en voulant conformer son existence à son idéologie. La forme choisie par l’auteur est celle du conte voltairien et l’on songe évidemment à Candide.

C’est à Borges que Dutourd se réfère pour sa deuxième histoire, Ludwig Schnorr, ou la marche de l’histoire, sorte de biographie apocryphe d’un auteur imaginaire où de faux extraits de l’historien Henri Guillemin donnent un semblant de véracité au récit. Ludwig Schnorr est un auteur obscur dont la destinée « évoque celle de Karl Marx ». A travers une série de lettres envoyées à Bakounine, l’auteur raille une certaine philosophie allemande (mais pas uniquement puisque Fourier et Proudhon sont également les victimes de ses sarcasmes) et décrit un personnage couard, idéologue têtu qui fléchit dans l’action mais se pose toujours en donneur de leçons.

Enfin, pour terminer l’ouvrage, Emile Tronche, ou le diable et l’athée est un dialogue en forme de fable entre un athée convaincu et Satan. Pour Dutourd, la dupe est forcément le libre-penseur qui refuse l’évidence et s’accroche à sa vision scientiste de l’existence.

On l’aura compris à la lecture de ces petits résumés, la morale de ces nouvelles écrites par un « gaulliste de gauche » (c’est sous cette étiquette qu’il se présentait aux élections législative de 1958) n’est pas forcément très « progressiste ». Est-ce un mal ? Pas forcément dans la mesure où même si on n’adhère pas aux convictions de l’auteur, force est de constater qu’il a un certain style. Ces trois nouvelles sont enlevées, plutôt piquantes, sarcastiques et assez drôles. L’humour du livre a un côté un peu désuet, très « vieille France » puisque tous les grands drames de l’existence s’écroulent face aux allusions salaces et à la blague grivoise : les personnages de dupes des deux premières nouvelles sont ridiculisés  parce qu’ils sont dupes (traduire : « cocus ») en amour également. A côté de ça, la critique des idéologues bornés est plutôt assez juste, notamment lorsqu’il s’agit de railler l’influence de Sartre.

Reste que certains arguments employés par Breton contre Dutourd ne sont pas faux non plus. Dans sa critique (reproduite en fin de volume) de Ludwig Schnorr, ou la marche de l’histoire, Breton est un poil ridicule quand il s’agace du caractère mystifiant de l’historiette. On le sent piqué de s’être laissé prendre. En revanche, lorsqu’il écrit que cette mystification est ici « soumise aux ordres de tout ce qui (armée, patronat, Église) rêve de nous voir ramper. », ce n’est pas totalement faux. Dutourd n’a rien d’un bigot (dans Les Dupes, j’entends) et ça serait mentir que de dire que ses nouvelles font l’éloge du militarisme. Mais ne peut-on pas également considérer comme une « duperie » le pari sur Dieu, sur les grands hommes ou le patriotisme cocardier ?

Au bout du compte, redisons-le, il n’est pas nécessaire d’adhérer au propos de Dutourd pour apprécier Les Dupes. Peut-être parce que le style de l’auteur dépasse les assignations idéologiques et que la malice de son trait (j’aime beaucoup la conclusion de la première nouvelle où l’auteur confie sans détour qu’il a arrêté son récit là car il n’avait plus d’inspiration !) est souvent savoureuse.

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Les Dupes (1959) de Jean Dutourd

Editions Le Dilettante

12×18 cm – 157 pages – 17 euros

Sortie depuis le 31 octobre 2018

A propos de Vincent ROUSSEL

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