Fin 1979, les Presses de la Renaissance lancent une éphémère collection intitulée « Les faits et la fiction ». Le principe était de proposer à des écrivains de réfléchir à comment nait une fiction lorsqu’elle s’appuie sur des faits divers directement évoqués. Gérard Guégan, agitateur hors-pair dans le domaine de l’édition (c’est lui qui, en compagnie de Gérard Lebovici, lance les mythiques éditions Champ Libre et qui sera le fer de lance de la renaissance du Sagittaire au milieu des années 70), est contacté et signe Le Sang dans la tête en 1980.

C’est ce roman noir que Jérôme Leroy réédite aujourd’hui dans l’excellente collection « La Petite Vermillon » de la Table Ronde. Lorsqu’on sait le goût de l’auteur du Bloc et de L’Ange gardien pour les polars mâtinés de politique et son obsession pour le « monde d’avant », on comprend ce qui a pu le séduire dans ce livre de Gérard Guégan.

Le Sang dans la tête débute en effet comme un fait divers : un boxeur noir qui a refusé de se coucher sur le tapis est agressé par quatre voyous et mutilé de manière à ce qu’il ne puisse plus jamais remonter sur un ring. L’enquête est confiée à l’inspecteur principal Ruggieri et l’auteur de concentrer son récit le temps d’une semaine en faisant correspondre chaque chapitre à une journée.

D’emblée, on est frappé par la manière dont Guégan s’inscrit dans ce courant que l’on nomma le « néo-polar », inauguré par des écrivains comme Manchette, A.D.G, Siniac avant qu’une deuxième vague poursuive et fructifie cet héritage à la fin des années 70 avec des auteurs comme Fajardie, Prudon, Pouy ou Vautrin. Au-delà des différences que masque nécessairement une étiquette forcément réductrice, il y a chez tous ces auteurs une volonté de s’inscrire dans un genre codifié (le polar) pour aborder des problèmes actuels, pour mettre le doigt sur les plaies vives de la société et ses dysfonctionnements.

Comme Manchette (qui croisa d’ailleurs la route de Guégan à Champ Libre puisque c’est lui qui trouva le nom de la collection Chute libre et qui la dirigea « littérairement »), Gérard Guégan a parfaitement compris que le Réel ne peut pas être saisi dans sa globalité et qu’il s’agit d’en saisir des bribes comme autant d’éclats d’un miroir brisé. La construction du roman est très originale en ce sens que l’auteur abandonne très vite la piste de l’agression du boxeur qui se suicide peu après. Ruggieri est alors lancé sur une autre affaire sordide : la découverte des corps de trois enfants vietnamiens au fond d’une cuve d’un atelier.

Même si les deux affaires n’ont aucun lien, elles disent quelque chose de la société française de la toute fin des années 70 : la gueule de bois post-utopies, le retour du refoulé à travers la montée d’un certain racisme décomplexé et les réminiscences d’un passé colonial français non digéré. A travers le personnage de Ruggieri, veuf individualiste et désabusé, Guégan croque une société française en voie d’atomisation (sans être précisément localisée, l’action se situe dans des arrondissements parisiens bétonnés et malfamés) où chacun tente de défendre son petit bout de gras : le député communiste qui ne veut pas de remous, les groupuscules d’extrême-droite rêvant à de grandes ratonnades et une amertume qui semble avoir gagné toutes les couches de la société.

Un an avant l’élection de Mitterrand et la liquidation par les sociaux-démocrates de tous les projets révolutionnaires des années 60/70, Guégan évoque déjà les mutations d’un libéralisme exacerbé qui allait faire tant de ravages. Un seul exemple à travers les mots d’un enquêteur se plaignant de ses conditions de travail :

« –Je ne dis pas non, mais les temps ont changé, et si le ministre nous les gonfle de trop avec ses mesures d’économie que n’appliquent d’ailleurs pas ses proches collaborateurs, on en a les preuves, on a des photocopies de leurs notes de frais, et, croyez-moi sur paroles, ils s’emmerdent pas, les bureaucrates du huitième…Ils fréquentent de sacrées cantines, ces enfoirés. »

Si le roman s’inscrit de plain-pied dans la société française de son époque, Guégan joue de manière très habile avec les codes du roman noir : un inspecteur qui détonne par rapport à une profession honnie, un sens du dialogue sec comme un coup de trique et percutant et un certain goût pour la violence. Là encore, il faut souligner l’originalité de la construction du récit qui nous propose un troisième acte (dont nous ne dirons rien) d’une violence assez insoutenable sans pour autant être complaisante.

A ce moment, Guégan déborde des limites de son cadre, efface les frontières entre les flics et les truands pour nous confronter à ce que la nature humaine peut avoir de plus sombre et de plus abjecte. Le moins que l’on puisse dire, pour conclure, c’est que Le Sang dans la tête est un roman remuant…

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Le Sang dans la tête (1980) de Gérard Guégan

La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », 2018

205 pages – 7,30 €

En librairie depuis le 15 mars 2018

 

 

 

 

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