Janvier 1964 : Aragon reçoit un coup de fil de Georges Sadoul, le célèbre historien du cinéma, qui lui apprend la mort de Théodore Fraenkel. Submergé par ses souvenirs, l’écrivain entreprend de rédiger une nécrologie et se remémore avec Philippe Soupault -au téléphone- leur jeunesse commune. Ils se souviennent notamment du sens de la dérision qu’affichait constamment Fraenkel :

« -Les mots-poignards ont toujours été son péché mignon.

-Pas si mignon que ça aux yeux de Breton. Leur rupture part de là en 34… De toute façon, Breton déteste les deux choses qu’adorait Théodore : la musique et l’ironie. »

Avec ce prologue immédiatement lesté par la mélancolie, Gérard Guégan se met dans la peau de celui qui doit trouver les bons mots pour évoquer une destinée. Quand Aragon se met à rédiger son texte, Guégan écrit :

« Les deux premiers paragraphes lui sont venus d’un seul jet sans qu’il en soit satisfait lorsqu’il les a relus. Lui qui avait cru jongler avec l’exceptionnel, il n’a fait qu’aligner des banalités. Une fois de plus, il a tourné autour du sujet. »

Pour l’écrivain, il s’agit de trouver l’angle d’attaque qui lui permettra de tracer le portrait le plus juste. Ne pas hésiter à sacrifier à l’anecdotique pour rendre cette évocation la plus dense et la plus vivante possible.

Mais avant toute chose, qui était Théodore Fraenkel ? Né en 1896, il connaîtra en tant que médecin ou étudiant en médecine toutes les convulsions du siècle : la mobilisation en 1915, la Révolution russe à laquelle il assiste de près, la guerre d’Espagne, la clandestinité pendant la Seconde Guerre mondiale (il est juif) et les combats auprès des Résistants, la guerre d’Algérie… Par ailleurs, l’un de ses meilleurs amis au lycée s’appelle André Breton et il participera de près aux avant-gardes de son temps : Dada, le surréalisme, nouant des amitiés tantôt chaotiques (Breton, Aragon), tantôt irréfragables avec Tzara, Vaché, Masson ou Desnos.

Ce destin peu ordinaire offre à Guégan l’occasion de nous offrir un récit haletant et constamment captivant. Affectionnant les paragraphes courts qui impriment un rythme endiablé au livre, l’écrivain jongle avec maestria entre le mythe (la naissance des grands mouvements littéraires, le procès de Barrès, les exclusions, l’adhésion d’Aragon au communisme…) et la petite histoire, revenant notamment sur les liaisons amoureuses de Fraenkel (la flamboyante Bianca, Marguerite Luchaire, la sœur du journaliste collaborateur Jean Luchaire, ou encore Marianne Strauss). Comme dans son précédent roman (Nikolaï, le bolchevik amoureux), il s’agit pour Gérard Guégan d’aborder les soubresauts de l’Histoire par la lorgnette des destinées individuelles. Et si celle de Fraenkel est passionnante, c’est qu’elle embrasse tous les événements tragiques du 20ème siècle ou presque tout en croisant les grands moments de l’avant-garde littéraire et artistique. Aragon l’écrivit dans son hommage :

« Un témoin de ce temps qui fut notre jeunesse vient de disparaître sans avoir déposé. Il manquera désormais cette voix au procès. On ne saura pas à tout jamais, on ne verra pas de quoi les choses avaient l’air, lorsqu’on faisait un pas de côté. »

Cette notion de « pas de côté » est primordiale pour Gérard Guégan car ce qui frappe dans ce portrait de Théodore Fraenkel, c’est l’indépendance et la liberté de cet homme. Cultivant l’ironie et la dérision, il ne fut jamais la dupe des dogmes politiques et artistiques en vigueur à l’époque. Il refusera de jouer les grands prêtres et les procureurs, notamment à l’endroit de Tristan Tzara, ce qui le brouillera définitivement avec André Breton. Ce qui intéresse Guégan, comme lorsqu’il évoquait Boukharine, c’est de voir comment de tels personnages ont dû composer avec leur temps. Et comment ils sont parvenus à garder, malgré les aléas de la grande Histoire, une certaine indépendance.

Il n’est pas interdit de voir dans Théodore Fraenkel une sorte de « modèle » pour l’écrivain. Lui aussi, à travers ses aventures éditoriales (Champ Libre, la renaissance du Sagittaire) et la manière dont il a vécu les mouvements sociaux et politiques de la deuxième moitié du siècle dernier (Mai 68, l’engagement militant, la tentation terroriste…) a tenté de garder une ligne indépendante. On peut même se demander si à travers le portrait parfois un peu vachard qu’il nous offre de Breton ne se dessine pas en filigrane celui de Guy Debord, lui-même adepte des exclusions et d’une proverbiale intransigeance à l’égard des membres de son groupe.

Gérard Guégan pourra-t-il dire, à l’instar de Flaubert parlant de sa Bovary, « Théodore Fraenkel, c’est moi » ? Sans doute est-ce aller un peu trop loin dans l’interprétation mais il est certain qu’il y a entre les deux hommes une certaine communauté d’idées. Et c’est sans doute pour cela que ce livre, mi-biographie, mi-enquête, se lit comme le plus palpitant des romans d’aventures, porté qu’il est par ce désir insubmersible de liberté…

***

Fraenkel, un éclair dans la nuit (2021)

De Gérard Guégan

Éditions de l’Olivier

ISBN : 978-2-8236-1512-8

310 pages – 19€

En librairie depuis le 4 février 2021

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