Didier Daeninckx – "Le banquet des affamés"

« Les forces commencent à me manquer, mais si, au lieu de m’effacer, le destin avait le gout de nous jouer un bon tour, je ne réclame de vous mes frères qu’une petite place derrière la première barricade que vous élèverez pour défendre la République, je ne réclame que la gloire de mourir pour elle ». Cette ode à la révolte aurait pu aisément faire figure d’épitaphe sur la sépulture de Maxime Lisbonne, l’auteur de ces lignes. Elles résument aisément le parcours de cet homme qui durant toute sa vie s’évertuera à défendre une certaine conception de la République. Une République debout devant l’armée versaillaise en 1871 pour défendre la Commune, égalitaire et humaniste quand il s’agira de prendre parti pour la cause Kanak en Nouvelle Calédonie, solidaire pour venir en aide aux souffreteux affamés de la société.
Depuis une vingtaine d’années, Didier Daeninckx, issu du sérail du polar français mais entretenant une relation pour le moins atypique avec ses confrères, s’immisce dans les oublis de l’histoire pour nous livrer des récits faisant la part belle aux sombres épisodes de notre passé. De l’Occupation à la guerre d’Algérie (Meurtres pour mémoire), ses fictions s’inscrivent dans un réalisme dénonciateur des lâchetés des hommes.
En restituant la vie de Maxime Lisbonne, une pointe d’admiration et de respect transpire immanquablement dans son écriture. Le récit à la première personne amène également une proximité voire, une intimité entre le narrateur et le personnage. A ce titre, le roman de Daeninckx est une réussite. Les faits de la vie de Maxime Lisbonne sont retranscrits, de manière linéaire, dans de brillants enchainements. Débutant par l’engagement dans l’armée lors de la guerre de Crimée, sa vie prendra un tournant lors de la Commune de Paris qui le marquera d’une trace indélébile. Echappant de peu à la mort, il sera condamné au bagne en Nouvelle Calédonie avant de revenir en France. Homme de théâtre imprévisible et fantasque, il deviendra directeur de nombreuses salles de théâtre à Paris dont Les Bouffes-du-Nord. A ce titre, il connaitra un succès notable mais friable en partie du à l’inconstance du personnage. Ses faillites passagères n’arrêteront en rien sa soif d’expériences. Fidèle toute sa vie aux idéaux de la Commune, il ouvrira une cantine libre (Le Banquet des affamés) pour tous les nécessiteux mis au ban de la société avant de publier un journal l’Ami du peuple (en référence au journal de Marat durant la Révolution Française de 1789). Il s’essaiera également à la politique en se présentant, sans succès, aux Législatives de 1889. Il mourra dans l’oubli, la pauvreté et la solitude.
Si le récit de Daeninckx s’avère passionnant tant la vie de son personnage fut riche en évènements,  le réalisme sobre de l’auteur occulte incidemment une part émotionnelle préjudiciable au récit et par là même au lecteur. Ainsi, les sentiments du personnage transparaissent peu à travers son écriture, l’auteur notifiant uniquement les faits probants.
Il n’en reste pas moins que le livre est à découvrir ne serait-ce que pour se passionner de la vie de cet homme téméraire parcourant son siècle, romantique et exalté, de la plus belle des façons.Paru aux Editions Gallimard.

A propos de Julien CASSEFIERES

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