Masse – “La Nouvelle Encyclopédie de Masse”, tome 1 : a-m

Quiconque a redécouvert Masse à la mi-2000 à la faveur de quelques rééditions – un recueil de récits courts réalisés pour des périodiques dans les années 80 (l’Art Attentat au Seuil), ou une épopée graphique de plus longue haleine (On m’appelle l’Avalanche, chez l’Association) – aura subi un choc immédiat : une belle explosion graphique, insolente comme un menton mal rasé. Des trames offset malmenées, une mer de croisillons en vrac, des grattures-dégoulinures, et, une horde de quidams à gros nez et lunettes, qui pérorent avec force rationalité sous une avalanche de bulles verbeuses. Il y a chez Masse un travail de sape et une anarchie drolatique, qui conjurent tout ensemble la virtuosité (la sienne propre de dessinateur !), les absurdités civiles et les pontifes de tous bords.

1_Art Attentat_1987

Aujourd’hui, Glénat a la bonne idée de ressortir dans une version augmentée, totalement remodelée, l’incunable du dessinateur : son “Encyclopédie”, initialement publiée en 1982 aux Humanoïdes Associés. On en découvre le premier tome dans l’attente (déjà grande) d’un second annoncé pour janvier 2015. L’Encyclopédie regroupe un ensemble de planches réalisées pour des revues séminales durant une vingtaine d’années (pour Actuel, Fluide Glacial, Hara Kiri, Métal Hurlant…), de 1970 à l’orée 1990, date à partir de laquelle on avait perdu toute trace du dessinateur. Comme on l’apprit par la suite, l’intriguant en avait profité pour se recréer en s’adonnant à une nouvelle marotte, la sculpture, dans la lignée très graphique et toute métallique de quelques nobles prédécesseurs : Picasso, González et Tinguely. Ces œuvres sont désormais incluses dans le corpus extra-boulimique de la Nouvelle Encyclopédie avec des légendes en forme de micro-récits, en plus de quelques inédits contemporains, d’entretiens et de préfaces à tiroirs.

2_Cinematique
sculptu

Un pastiche d’Arcimboldo tient lieu de couverture. C’est un profil de personnage, emmitouflé dans le col d’un imperméable, le melon enfoncé sur le crâne. Le faciès est un amoncellement de feuilles de chou, de patates, d’artichauts et de fruits, qui semble s’être fossilisé à la pompéienne après une catastrophe innommable. Durant les quelques trois cent pages de ce copieux volume, au fil d’entrées alphabétiques farfelues, on recroisera souvent cette acidité anxiogène dans le fond des histoires : un art-attentat ravageur (“Art Contemporain”) ; un Cap Horn au bulldozer pour exproprier un vieux marinier, dernier locataire d’un immeuble ancien (“Hydrodynamique”) ; des couples qui se reproduisent frénétiquement au risque de l’asphyxie générale (“Démographie”) ; un scientologue de film d’horreur qui met le monde en boîte (“Dianétique”). Heureusement, il y a aussi de franches figures de résistants, des révolutionnaires en lutte contre la tyrannie horlogère (“Chronométrie”), qui sabordent le monopole des boutons de culotte (“Economie Politique”). D’autres, en revanche, sont nettement moins recommandables : des “soupeurs” de sanisettes (“Ethologie”) et des cybers pépères qui lorgnent louche (“Domotique”). De petites farces en paraboles absurdes, d’élans libertaires en cauchemars nihilistes, Masse raille les aliénations contemporaines, et, en bon technophobe, les dictatures technocratiques.

3_Economie politique_1976

Ce grand catalogue pseudo-ordonné des travaux jadis publiés est une somme d’outrances, de libres associations, de petites ou larges digressions, d’une fantaisie nonsensique assez sombre. Pour le lecteur, confronté à une telle accumulation, le risque est d’être saturé ou grisé, même si l’un participe étroitement de l’autre. L’encyclopédie se picore ou s’engloutit selon le régime de chacun. On pourra y sentir des inégalités, ou des différences flagrantes de style entre les dessins, forcément hétérogènes, d’une décennie et d’une autre, et même voir quelques récits retomber, museaux à plat. C’est le risque de l’entreprise et, plutôt que d’en retenir les faiblesses, on en admirera la vitalité et l’humour débordants, le refus de la purge trop lisse, et le génie graphique… forcément massif.
Masse est de retour, longue vie à Masse, notre inestimable Macro-Rhino-Épistémologiste en chef !

0_Minia, Couv NE Masse

La Nouvelle Encyclopédie de Masse – Volume 1
240 x 320 mm, 312 pages
Glénat BD, collection 1000 feuilles
Paru le 29 octobre 2014

les premières pages à feuilleter sur le site de l’éditeur
visuels © Glénat – Masse

A propos de Nicolas Rouscet

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