Masse – “La Nouvelle Encyclopédie de Masse”, tome 2 : m-z

Francis Masse de M à Z. Reprise de l’abécédaire dézingué d’entrées absurdes en jargon crypto-scientifique, pour ce second volume de l’encyclopédie du dessinateur. L’ouvrage – une édition revue et augmentée (mais pas vraiment amendée) de celle de 1982 – fait suite à un premier tome tout aussi copieux, présenté dans nos colonnes en fin d’année dernière (nous vous y renvoyons pour y lire la présentation de Francis Masse). Sautes temporelles et fourre-tout compilatoire, ce grand moulinage graphique se présente toujours dans le désordre pseudo ordonné d’un portfolio abondant, faisant chahuter quatre décennies de (re ou ré) création entre elles. Une pièce montée chevillée par l’absurde…

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sculpture « Le Grand Chef », 1991

Figure culte d’un underground graphique, auréolé de la reconnaissance de ses pairs, Masse n’aura jamais été un dessinateur à succès, ni séducteur ni consensuel. Étranger aux modes, et encore plus aux convenances de lecture, le dessinateur aura creusé le même sillon pataphysicien, assommant le lecteur innocent sous la logorrhée des phylactères, pour des fantaisies le plus souvent sombres et inquiètes malgré leurs airs potaches. Une monomanie du délire, enfiévrée, compulsive, et chargée, entre écriture automatique et déraillement organisé.

Entrer dans une BD de Masse, c’est donc pénétrer une imaginaire insatiable grisé par sa propre allure mentale et verbale, qui nous met parfois nous lecteurs un peu à l’épreuve. Le titre d’un livre précédent de Masse, “On m’appelle l’Avalanche” de 1983, réédité par l’Association en 2007, était en ce sens un aveu, et quasiment un manifeste. Un engloutissement non-sensique sous un prodige graphique.

Ici, la compilation de ces courts récits de presse ne fait que renforcer cet effet d’accumulation et de ressassement tonitruant. En même temps, peu de dessinateurs se seront autant réinventés au cours de leur carrière, durant chaque décennie et projet, même si le fond des histoires est resté à peu près le même. Le second volume, un peu plus homogénéisé par une dominante des dessins en noir et blanc, rend ces évolutions moins sensibles par rapport au premier, mais c’est assurément l’aspect la plus passionnant de cette grande archive des récits courts de Masse.

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“Le Naufragé de l’Espace”, Actuel 46, 1974

Actuel, Fluide Glacial, Hara Kiri, Métal Hurlant, Charlie Mensuel, (À Suivre) ; la liste n’étant pas exhaustive… On retrouve les planches de Masse dans toute la presse BD des années 70 et 80, soit la période la plus foisonnante et la moins conventionnelle de celle-ci, poussée par des aspirations libertaires, contre-culturelles, et une douce folie anarchiste. Les récits vont de la simple planche organisée comme un “strip” de quotidien, jusqu’aux développements plus élaborés sur une dizaine de pages. Les avanies d’une pauvre Alice, petite fille bigleuse et ingrate, perdue dans le Wonderland des salles de jeux vidéos eighties – des planches issues de Métal Hurlant en 1987 –, reviennent fréquemment en guise de fil conducteur ; tout comme les sculptures en métal soudé et éclats de marbre réalisées durant les années 1990 et 2000. Entre ces deux parenthèses contemporaines, se déploie tout un éventail de fables saugrenues tirées des deux premières décades de surrégime visionnaire ; elles vont de la satire scabreuse jusqu’aux projections absurdes et catastrophiques.

Parmi ces “one shots” impromptus, on pourra relever ce bonhomme en habit et valise, qui court inlassablement après un train (miniature) et le rate invariablement à chaque tour de circuit (“Le Quai n°0”, 1975) ; un 1% environnemental uriné à la revancharde, contre le mur de la prison, du palais de justice, ou sur le pantalon du gendarme (“Les 1% égayent la cité”, 1976)… Du côté des récits “longs” qui courent à en perdre la boule, il y a aussi des petits chefs-d’œuvre comme cette interprétation sens dessus-dessous de la physique “cantique” (“La race des fonceurs”, 1975) ou cette belle “parabole” d’un petit contremaître, tourneur-fraiseur de son état, employé à transformer les galets en sable, afin de préparer le décor des migrations estivales (“Les vacances des ridicules poireaux”, 1982). La mesquinerie d’un “bon” peuple, bureaucrates arrivistes, vieilles bigotes ou petits employés poujadistes, y est moquée comme il se doit, mais avec une dose d’étrangeté propre à Masse, qui dépasse de loin l’horizon du dessin satirique ou de la presse d’humour. Enfin il y a ce graphisme inimitable, situé à la rencontre du dessin traditionnel (rigoureusement figuratif avec des valeurs grisées en croisillons) et d’un expressionnisme virulent, tantôt très soigné, tantôt caricaturalement relâché, jusqu’à baver et dégouliner comme un amas en décomposition. Masse évoque Crumb pour son mélange d’audace et de classicisme graphique, mais un Crumb qui aurait été soulevé par une bourrasque punk, et amalgamé avec l’indiscipline de l’Art Brut…

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“Le Quai n°0”, Charlie mensuel 74, 1975

On ne mentira pas au lecteur, à l’intrigué ou à l’intrépide : cette somme, pas plus que le premier volume, n’a rien de parfait. Elle a des inégalités et répétitions qui sont forcément flagrantes, davantage encore que dans les autres opus, compte tenu de la taille monumentale de cette anthologie. Néanmoins, Masse reste fidèle à son principe de générosité “maximaliste” : qui peut le plus doit… le plus. Le volume n’est pas tant un écrémage – un best-of rétrospectif à la perfection arbitraire, auquel cette Encyclopédie ne prétend pas – qu’un furetage tout azimut : mineur, majeur, jeunesse et maturité confondus ; coups d’éclats et avortons dans le même bain, débordant d’une écume ravageuse.

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La Nouvelle Encyclopédie de Masse – Volume 2
240 x 320 mm, 312 pages
Glénat BD, collection 1000 feuilles
Paru le 7 janvier 2015

les premières pages à feuilleter sur le site de l’éditeur
visuels © Masse et éditions Glénat

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A propos de Nicolas Rouscet

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