Entretien avec Frédéric Arsenault – Compagnie Un Loup Pour L’Homme

À l’occasion des représentations de Face Nord, le nouveau spectacle de la compagnie de cirque Un Loup Pour L’Homme (actuellement en tournée), l’un de ses fondateurs, le québécois voltigeur Frédéric Arsenault, revient sur l’histoire de cette compagnie, sa philosophie, les différentes rencontres qui ont jalonné son parcours…


(c) Milan Szypura
 

Alban Orsini : Quelle est ta formation ?

Frédéric Arsenault : J’ai suivi la formation de l’École Nationale de Cirque de Montréal. Durant ma dernière année d’école, j’ai eu la chance de participer à un stage de recherche avec le metteur en scène Guy Alloucherie. Avec mon ancien porteur, nous avons participé au festival « La Piste Aux Espoirs » en Belgique : Guy Alloucherie, qui était venu voir notre numéro de main-à-main, nous a proposé de le rejoindre pour la création du spectacle « Les Sublimes » (2003).  S’en sont suivis deux saisons de tournée, une audition chez « Plume », deux semaines de répétitions, un ligament croisé qui se déchire, un contrat annulé… La France m’a toujours attirée, et ça fait maintenant 10 ans que j’y suis.

AO : Comment s’est faite ta rencontre avec Alexandre Fray avec qui tu as monté le précédent spectacle « Appris par corps » ?

FA : Suite à la blessure de mon premier porteur, j’ai rappelé Guy Alloucherie pour lui faire part de cette nouvelle. Il m’a proposé de revenir sur le spectacle avec un autre porteur. Grand geste de générosité de la part d’un metteur en scène, sachant que quelques mois plus tôt nous quittions le projet… Le cirque est un petit milieu, j’ai donc eu le numéro de téléphone d’Alex qui se cherchait  une voltigeuse depuis un moment.  Je l’ai donc appelé et lui ai proposé : « Salut je m’appelle Fred, je pèse 145 livres (66 kg), ça te tentes-tu de porter du lourd, et de reprendre le spectacle « Les Sublimes » » ? Il m’a tout de suite dit oui. Quelques semaines plus tard, nous nous sommes rencontrés au cours d’un week-end pour voir si ça le « faisait » entre nous. Ensuite, reprise physique intensive de deux mois à l’école de cirque de Lomme, puis tournée des « Sublimes »,  puis création de « Base 11/19 » toujours avec Guy Alloucherie. Visiblement ça l’a fait : nous travaillons ensemble depuis maintenant sept ans !

AO : Comment est née votre envie de travailler et de continuer ensemble ?

FA : Le point de départ a été, comme je l’ai expliqué, une nécessité. Ensuite une envie d’aller plus loin, de creuser ensemble sur ce qu’était notre discipline de cirque et cette relation porteur-voltigeur si particulière. Je crois que ce sont nos différences qui nous ont poussés à poursuivre notre chemin ensemble, cette complémentarité.  Nous avions tous les deux besoin de l’autre pour exister.

 

AO : Comment avez-vous conçu votre précédent spectacle « Appris par Corps » ?

FA : En parallèle des tournées avec Guy, nous nous sommes pris tous les deux du temps pour la recherche, l’expérimentation et l’exploration autour des portés, creuser cette relation, tenter de la comprendre et l’éprouver, et cela sans forcément travailler sur un spectacle à part entière. Je crois que c’est cette liberté ou cette absence de pression et de résultats qui ont fait naître « Appris par Corps ». Nous nous sommes par la suite enfermés dans différents lieux et nous avons participé au concours « Jeunes Talents Cirque » où notre présentation de vingt minutes a tout de suite fait réagir le jury. Nous nous sommes dits : pourquoi ne pas tenter d’aller encore plus loin, de faire un spectacle ? À l’époque, je me souviens que tout le monde autour de nous disait que tenir un spectacle d’une heure serait difficile. À dire vrai, nous terminions le vingt minutes effectivement forts abimés ! Nous avons donc fait appel au metteur en scène Arnaud Anckaert pour nous aider à construire le spectacle. Faire entrer cette « troisième personne » dans ce couple s’est avéré être une vraie bouffée d’oxygène, notamment au niveau de l’énergie. C’est vrai que ça n’a pas toujours été simple avec Alexandre : à deux, continuellement en face à face, l’un sur l’autre à toujours chercher, on ne sait trop vraiment quoi, on peut vite se retrouver les nerfs à vifs !!!  On peut ainsi dire qu’« Appris par corps » a été créé avec une sincérité proche de l’autobiographie, une folie ainsi qu’une insouciance d’adolescents, un désir d’aller toujours plus loin, d’éprouver la violence, tant sur le plan physique que relationnel et surtout faire simplement ce qui est à faire, en laissant parler naturellement nos trippes et nos corps et cela sans artifices ! Quand trop souvent on enrobe, ça cache quelque chose

AO : Quel était le message de ce spectacle ?

FA : Simplement que nous avons tous besoin de l’autre pour vivre. « Appris par Corps » était un appel à s’unir, au-delà de nos différences. Ce spectacle touchait beaucoup les gens, car tous pouvait s’y reconnaître. Nous y montrions nos faiblesses, le recours à la violence entre autre, l’acceptation de l’épuisement. C’est vrai qu’au cirque on nous apprend à cacher tout cela, l’idée était aussi de laisser apparaître en filigrane toutes ces facettes de l’être humain.

AO : Quelle est la philosophie de la compagnie Un Loup Pour L’Homme ?

FA : En quelques mots, notre cirque est un art d’action, vers la recherche d’humanité. La relation à l’autre doit être primordiale, rester simple, ne pas aller vers l’ultra-technologique. Notre pratique au service de l’humain. Le cirque comme art de l’action. Donner à voir les choses comme elles sont, de façon brute en  laissant parler le corps.

(c) Milan Szypura

AO : Avec votre nouveau spectacle, Face nord, vous passez, sur scène, de deux à quatre acrobates. Comment est née cette envie d’augmenter le nombre d’interprètes ? Quels ont été les enjeux d’une telle formation ? Les difficultés ?

FA : Tout d’abord une envie de créer une bouffée d’air au sein même du duo que nous formions Alex et moi. Après quatre saisons de tournée d’Appris par Corps, il devenait nécessaire de s’arrêter. Une envie d’aller plus loin aussi, de poursuivre dans cette recherche de la relation à l’autre, mais autrement. Vivre une expérience de troupe aussi. Concernant les difficultés : la communication, la compréhension ont été de la partie. Il nous fallait vraiment créer un groupe et cela n’a pas été facile au début, surtout pour les deux nouveaux arrivants qui ont dû trouver leur place au sein d’un duo déjà bien établi. Ce fut l’occasion pour Alex et moi de redéfinir nos places, nos rôles, et de changer nos habitudes de travail, ce qui nous a demandé une certaine adaptation. II y avait également, il ne faut pas le cacher, l’enjeu du fameux « deuxième spectacle ». Une production et des aides beaucoup plus conséquentes que sur Appris par Corps aussi, donc une plus grande responsabilité, un plus grand « stress » ainsi qu’une plus grande attente de la part des professionnels… Nous avons tenté d’évacuer et de nous libérer rapidement de ces « faux-problèmes » pour ne nous intéresser qu’au travail même.

AO : Comment s’est faite la rencontre avec Mika Lafforgue et Sergi Parès, les deux nouvelles recrues qui vous ont rejoints sur Face Nord ?

FA : Mika et Alex se connaissaient déjà du « CNAC » (Centre National des Arts du Cirque). J’ai rencontré pour ma part Mika durant un labo d’une semaine avec Guy Alloucherie et nous avions bien sympathisé à l’époque. Nous nous sommes vraiment retrouvés tous les trois lors d’un stage que nous avons donné avec Alex à Coppenhague dans le cadre de « Circle Around ». Nous y avions invité Mika pour apprendre à mieux le connaître. Bien que nos critères de sélection aient été assez simples, les talents que nous cherchions n’ont pas été faciles à dénicher : il nous fallait des personnes ayant l’expérience du duo, mais nous ne voulions pas nous tourner pour autant vers un duo déjà existant. Notre volonté était vraiment de trouver des personnalités bien marquées. Concernant Mika, il nous fallait, une masse, une roche, un homme qui se tienne simplement debout et qui déjà nous transporte ou communique : il avait tout cela. Ensuite, il nous fallait un « petit », un léger, car avec mes 155 livres aujourd’hui, on ne peut dire que je sois un poids-plume ! Nous nous sommes donc tournés vers notre entourage : internet, etc. Comme je le disais précédemment, le monde du cirque est petit et nous sommes tombés sur une vidéo de Sergi qui travaillait en aveugle, ce qui nous a tout de suite interpellés. Sergi est un voltigeur de main-à-main, qui ne travaille plus en duo et qui porte en lui une très belle fragilité. Nous l’avons rencontré au cours d’un week-end et son côté solitaire, intransigeant, ainsi que son physique, nous ont tout de suite séduits.

 
(c) Mylan Szypura
 

AO : En quoi Face Nord se différencie-t-il du précédent spectacle et quelles intentions avez-vous eu envie d’y mettre ?

FA : Il est différent d’« Appris par Corps » dans son rapport à la violence. Nous prenons les choses avec beaucoup plus de recul aujourd’hui. Nous tâchons de préserver et d’être à l’écoute de ce corps qui change. Bon, c’est peut-être la trentaine qui veut ça aussi !!! Face Nord est tout de même un spectacle très physique mais moins dans la destruction que ne pouvait l’être Appris par Corps. Le fait que nous avions envie de faire un spectacle et d’y proposer une écriture qui soit faite de règles nous permettait chaque soir, de revivre ces enjeux. Le parallèle avec le sport est plus fortement présent aussi. L’enjeu du sportif y est très clair : il se fait dans l’instant présent. Le cirque est un art de l’action et c’est dans ce cadre que nous avons voulu le placer. Une sorte de « ring » entouré de spectateurs est notre terrain de jeu. C’est un parti pris de départ très fort. Le retour au circulaire ou quadri-frontal dans Face Nord est  l’endroit de l’action, le lieu où des gens viennent assister à quelque chose, un lieu où l’on ne montre pas, mais où l’on fait, où des choses se vivent. Plus humainement, nous avions envie de traverser une épreuve, surmonter des obstacles, de se mettre en état de « danger », car c’est dans ces moments-là que les individus montrent leur vrai visage, et de là peut naître des relations fortes. Nous nous sommes dits tout au long de la création que : savoir que l’on va perdre ne doit pas nous empêcher de lutter. Cette notion influence forcément la façon d’entrer en relation avec l’autre et d’aborder le corps. Au milieu de tout cela se trouve également une envie de retrouver l’innocence de l’enfance, innocence dans laquelle se cachent les prémices et les valeurs essentielles de notre quête acrobatique.

AO : Le silence occupe une part importante dans vos spectacles, comment l’utilisez-vous ?  Dans quel but ?

FA : Nous pensons qu’un spectacle doit « tenir » sans musique, sans lumières et sans costumes. Nous travaillons en silence la plupart du temps. Par contre pour avoir un silence, il faut qu’il y ait eu son. Nous avons fait appel à Jean-Damien Ratel  qui nous a suivis pendant la création. Il a cherché  de son côté à raconter autre chose en utilisant les sons, la musique… Ça tourne beaucoup autour du classique, là où on s’attendrait peut-être à de la musique électronique. Le classique crée un décalage intéressant dans cet univers d’hommes qui jouent à des jeux enfants. Le silence nous place, spectateur et interprète, à un autre endroit d’écoute, il permet de laisser apparaître plus de subtilités, subtilités qui trop souvent sont noyées dans une avalanche de sons, de lumière ou d’éléments scénographiques. Revenons à l’essence des choses, au primordial !!!  De nos jours, on nous bombarde constamment d’informations, de sons, de publicités : tout va très très vite… trop. Prenons le temps de vivre les choses comme elles doivent être vécues, simplement et complètement dans l’instant présent !


(c) Milan Szypura

AO : Vous animez de nombreux ateliers avec le public sur la thématique de l’Autre. En quoi ces ateliers sont-ils importants pour vous ?

FA : Nous croyons que ces rencontres ont parfois plus d’impact  sur la vie des gens, que  lorsque nous présentons simplement un spectacle. Vivre l’expérience et la rencontre physique sont des moyens directs pour véhiculer les valeurs d’humanité que nous voulons porter. C’est assez troublant de constater qu’aujourd’hui les gens ne savent pas se toucher, se faire confiance, s’abandonner,  et ne prennent pas le temps de se faire du bien.

AO : Quels sont tes (vos) envies ? Projets ? Perspectives ?

FA : Déjà, nous remettrons « Appris par corps » sur les routes la saison prochaine après plus d’un an d’arrêt.  Nous sommes prêts à le reprendre aujourd’hui : avec l’expérience et le recul, ça sera encore autre chose. Alex poursuit de son côté le projet « Grand-Mère », dans lequel il multiplie les rencontres avec des personnes âgées : il leur fait vivre une expérience physique unique et surtout relationnelle. Il n’y aura pas forcément un spectacle à la clé sur cette thématique. Sinon, on commence à parler tout doucement de refaire un duo avec Alex, mais il est beaucoup trop tôt pour t’en parler… En ce qui me concerne, j’aimerais continuer un travail entamé avec ma femme qui est danseuse, sur la relation d’un corps d’homme avec celui d’une femme, mais en tentant de sortir complètement du rapport amoureux et charnel. Je m’intéresse à la paternité et la famille en ce moment, puisque nous attendons un enfant. C’est tout un projet aussi !

AO : Quel message voudrais-tu faire passer que tu n’as jamais eu encore l’occasion d’exprimer ?FA : Difficile de répondre… comme ça, je pourrais te dire que je rêve d’un monde où l’on pourrait marcher n’importe où, à n’importe quelle heure et pouvoir regarder dans les yeux de n’importe qui sans qu’il ne se sente agressé, violé. Je comprends que les gens vivent des choses très dures parfois, mais c’est en partageant, en ouvrant sont cœur et en acceptant les différences que nous avancerons vers un monde meilleur…

 

(entretien réalisé le 11/04/2012)

Le site de la compagnie Un Loup Pour L’Homme :   http://www.unlouppourlhomme.com/

FACE NORD, prochaines dates
• Les 11, 12 ,13 et 14 Avril 2012 au Festival Hautes Tensions – La Villette, Paris
• Les 21 et 22 avril 2012, Fondazione Musica per Roma – Rome, Italie
• Les 9, 10, 11 et 12 mai 2012 au Tempo Leu festival – Ile de la Réunion
• Les 22 et 23 mai 2012, à la Fabrik de Potsdam – Allemagne
• Les 27, 28 et 29 mai 2012 au Festival Perspectives de Sarrebruck – Allemagne
• Les 8 et 9 juin 2012 au Festival Furies de Châlons-en-Champagne
• Le 30 juin et le 1er juillet 2012 au Festival Humorologie, Kortrijk-Marke – Belgique
• Les 24 et 25 juillet 2012, Sortie Ouest à Béziers
• Les 10 et 11 août 2012 au Festival de la Route du Cirque, Nexon
• Du 10 au 16 février 2013 au Maillon, Strasbourg

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A propos de Alban Orsini

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