Dans ce qui ressemble à un long couloir anonyme d’hôpital, elle est posée là, seule et haletante sur sa chaise, les couleurs s’enfoncent dans une douceur bleutée. Cut. Le plan d’ouverture du premier long métrage de Tereza Nvotova pose le sujet, ses limites et les conditions exigeantes de son traitement comme une sorte de contrat: Sans jamais le dire ne sera pas un film sur le viol. Mais un film du côté, au côté de la victime. Et l’univers sensoriel du cinéma se verra au service de son ressenti. Œuvre impressionnante et bouleversante autant par sa maîtrise, son hypersensibilité que par son honnêteté, Sans jamais le dire utilise subtilement tous les moyens de la fiction pour nous faire pénétrer dans la vérité de ce drame en nous confrontant à son invraisemblable réalité.

© Burgos Films

Car le viol se caractérise aussi par une charge explosive d’invraisemblabilité et d’a priori, provoquant un sursaut de rejet, faisant effleurer le déni, cette puissante protection inconsciente devant ce qui ne peut se représenter. Comme si l’irréalité de la fiction l’habitait au premier chef et faisait s’autodétruire toute crédibilité. Non, le viol ne se passe pas généralement la nuit dans une sombre impasse entre une femme court-vêtue et un inconnu de basse extraction, mais derrière les murs tranquilles du foyer et avec un membre de l’entourage. Oui, le traumatisme est généralement décuplé par l’incrédulité, le rejet et la non-reconnaissance des institutions. Et oui enfin, il multiplie par quatre le taux de suicides. Une fois ces postulats de base posés, il est enfin possible d’entrer dans l’univers post-traumatique de Lena, jeune adolescente de 17 ans et avec elle, de suivre le fil du rasoir de son vécu intangible, désintégré, sidéré de morte vivante: morte psychiquement, et pourtant physiquement encore en vie.

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Porté par un casting sans faille, et surtout par le personnage principal de Lena, soit Dominika Morávková, Sans jamais le dire nous emmène au fil d’une caméra tendue, d’un montage elliptique d’une infinie délicatesse ; nous fait vivre et ressentir en fuyant tout effet, tout pathos. Sobrement, dignement. Par un chant d’oiseau éclairant soudain d’un frêle espoir la peau diaphane de Léna suivi, plus loin, d’un vol d’oiseaux capté longuement sans le moindre son. Par une suite de tableaux dont l’éclat de vérité nous parvient à travers le filtre des sensations altérées de la jeune fille emmurée, que ce soit dans son silence ou dans un hôpital psychiatrique ou dans un bloc d’incompréhension et de malentendus. Profondément empathique, sans compromis devant la violence inouïe d’un personnel soignant, d’une famille et d’une société insuffisamment informés et préparés, l’écriture du film, parce qu’elle n’est ni démonstrative ni accusatrice, nous capte dans un tissu sensoriel frémissant. Puisque nous sommes au-delà du pensable, comprenons, prenons avec nous l’impensable en faisant corps avec la victime, en faisant face à l’effraction de la tragédie dans la banalité brute du quotidien.

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C’est cela qui nous intéresse : non pas le viol lui-même, comme dans beaucoup de films où il est présenté comme un paroxysme, mais ce qui se passe après. Nous voulions approcher au plus près le monde intérieur de celle qui survit à un viol” affirme la réalisatrice, également scénariste, comédienne et élève de la FAMU, l’Académie du Film de Prague, où elle vit. Après s’être fait remarquer dans la fiction comme dans le documentaire pour le cinéma ou la télévision, Tereza Nvotova achève actuellement son deuxième long métrage. Bardé de prix dans son pays comme ailleurs, Sans jamais le dire restitue la somme d’exigences, de patience et d’authenticité qui ont présidé à sa réalisation. Ainsi, “L’hôpital psychiatrique pour enfants, où atterrit Lena n’est pas une fiction. En Slovaquie, la réalité des centres pour mineurs (centres de détention, psychiatriques et orphelinats) est scandaleuse et déshonorante. La plupart des jeunes hospitalisés que l’on voit dans le film ne sont pas des acteurs et ils en sont la preuve vivante.” Et ces murs râpeux, obtus et si avares de fenêtres auxquels la caméra nous confronte régulièrement ne symbolisent pas seulement l’enfermement du corps par lequel répond une société dépassée, mais ceux auxquels les victimes, sans cesse, se voient confrontés lors du véritable parcours du combattant que constitue l’après-viol, faisant d’elles de vraies survivantes — lorsqu’elles survivent, mince souffle de vie recroquevillé en boule de silence et de souffrance.

En ces temps de débats passionnés et passionnants autour de #metoo et d’une possible culture du viol au cinéma, sans démagogie, sans didactisme, sans édulcorer la dimension tragique du drame, sans le surjouer non plus, Sans jamais le dire a la vertu rare de trouver la justesse de ton qui seule crée la persuasion, l’adhésion et la prise de conscience. Fragile et subtil, le dernier plan nous habitera longtemps de son questionnement ténu et têtu.

*Citations extraites du Dossier de Presse.

** Pour en savoir plus: https://jean-jaures.org/nos-productions/viols-et-violences-sexistes-un-probleme-majeur-de-sante-publique

FICHE TECHNIQUE

Slovaquie, République tchèque -1h28 – format 1,85 – Dolby – couleur

SORTIE LE 17 OCTOBRE

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A propos de Danielle Lambert

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