Sous limpulsion de l’éminent Jean-Baptiste Thoret, Studio Canal revisite son catalogue pour proposer de très beaux combos Blu-Ray/DVD à travers une nouvelle collection baptisée « Make My Day ! », appelée à s’enrichir de plusieurs titres dans les semaines et mois à venir. Quatre films constituent la première salve, attestant une fois de plus de la richesse cinéphilique de lhistorien et critique : Max mon amour (Nagisa Oshima), Six femmes pour lassassin (Mario Bava), Sans mobile apparent (Philippe Labro) et enfin celui que nous allons traiter, Near Dark (ou Aux frontières de laube, pour son élégant titre français), première réalisation solo de Kathryn Bigelow.

Née au début des années 50, la future cinéaste assiste à l’émergence des différents mouvements de contre-culture durant son adolescence, lesquels influenceront fortement ses premiers actes artistiques. Avant d’intégrer la Columbia Film School à New York (avec notamment un certain Miloš Forman comme professeur) puis le collectif avant-gardiste « Art and Language », qui lui permettra de réaliser ses premiers courts-métrages (dont lexpérimental The Set-Up, traitant déjà de lun de ses thèmes phares, la violence), elle semblait se prédestiner à la peinture, quelle étudia pendant deux ans au San Francisco Art Institute. Son premier long-métrage, The Loveless (1982), coréalisé avec Monty Mongomery (producteur par la suite de Twin Peaks et Sailor & Lula), pensé en partie comme un hommage à LÉquipée sauvage (The Wild One) de Laszlo Benedek avec Marlon Brando, dépeint un gang de motards (dont le leader est campé par Willem Dafoe, trouvant alors son premier rôle) dans une petite ville de Floride perdue au milieu de nulle part. Il faudra ensuite attendre près de cinq ans pour quune nouvelle réalisation puisse voir le jour et que Kathryn Bigelow ait lopportunité de s’affirmer au premier plan, soit en 1987 et la sortie de Near Dark. Échec en salles, mais succès critique, il deviendra progressivement une référence dans son registre, le film de vampires, autant que la promesse dune grande carrière à venir. Petite production (5 millions de dollars, tourné en 49 jours,…), coécrite avec Eric Red, le scénariste dHitcher de Robert Harmon en 1986, quelle retrouvera ensuite sur Blue Steel (1990). Le casting reprend une partie de celui dAliens (Bill Paxton, Lance Henriksen et Jenette Goldstein) de James Cameron (à bien des égards, une personnalité clé dans son parcours, puisquil sera, entre autres, son producteur sur Point Break et son scénariste sur Strange Days). L’histoire débute un soir, dans une petite ville assoupie de l’Oklahoma, où Caleb (Adrian Pasdar) tombe sous le charme de Mae (Jenny Wright), une jeune femme aux allures dange à laquelle il arrache un baiser. Mais sur le chemin du retour, il est frappé d’un mal étrange. Cest le début d’une virée sanguinaire au cœur des ténèbres américaines

© Near Dark, copyright Studio Canal

Un garçon nonchalant aux allures de cowboy tente de séduire une fille qui doit être rentrée chez elle avant laube. Ainsi débute Near Dark, par une simple rencontre entre deux jeunes adultes, l’Amérique rurale en toile de fond. Rien (ou presque) ne semble présager la tournure que va prendre le récit, la part de fantastique ne se révélant que lorsque cette Cendrillon noctambule finit par céder à ses pulsions sanguinaires et mord le cou du héros lors dune étreinte, alors que les premiers rayons de soleil font leur apparition, l’entraînant ainsi dans un monde qui lui est étranger. Bien quinfluencée par Dracula de Bram Stoker, Bigelow se débarrasse de tout le folklore du vampire pour ne conserver que la dépendance au sang et la vulnérabilité à la lumière du soleil comme attributs. Elle se déleste des codes gothiques (instaurés au cinéma par ladaptation signée Todd Browning en 1931) pour faire entrer le mythe dans la modernité, le dépoussiérer tout en conservant ses fondements. Le sang y est toujours relié au sexe, à l’image des scènes de morsures à haute teneur érotique (le premier « baiser » fougueux, Severen, l’électron libre du groupe interprété par Bill Paxton, séduisant ses futures victimes). Quant à la nuit, elle est perçue comme un autre monde que seules ces créatures connaissent réellement, se révélant à elles lors de leur transformation. La mélancolie, propre aux suceurs de sang, trouve son incarnation dans les personnages tels que le leader Jesse (Lance Henriksen), sorte de desperado revenu de tout qui porte son immoralité comme un fardeau, se remémorant avec nostalgie le moment de sa « mort », Maé, qui déclare ironiquement « je ne suis jamais pressée », ou encore Homer, inquiétant adulte dans un corps denfant, condamné à ne jamais grandir. Soudés et organisés, ils sont les dignes descendants des gangs de hors-la-loi qui sillonnaient lOuest Sauvage, est ainsi à rapprocher dune autre bande culte du cinéma : La Horde sauvage de Sam Peckinpah et ses pistoleros vieillissants assistant à la fin de leur monde. De son propre aveu, ce film fut un véritable déclic pour la réalisatrice, sa découverte lui donnant l’envie de se consacrer au septième art. Il en résulte des personnages tenant autant de la figure mythologique de la goule, chère au cinéma dhorreur, quaux cowboys et leur imagerie. Kathryn Bigelow et son coscénariste avaient lambition d’écrire un pur western traditionnel avant de se tourner vers une approche fantastique et surnaturelle. Cette influence est perceptible dès les premières minutes lors de ces plans où Caleb traverse de grandes étendues désertiques, comme écrasé par le décor, et baignant dans la lumière brûlante d’un lever de soleil, mais également lors du « gunfight » dantesque qui voit les vampires, réfugiés dans un motel, résister aux attaques de la police, qui renvoie à l’assaut final de Rio Bravo de Howard Hawks. Le parcours du protagoniste, enlevé puis initié par lennemi, à ses rites et ses traditions, que son père traque sans relâche en traversant les Etats-Unis, évoque indéniablement un versant masculin du personnage de Natalie Wood dans La Prisonnière du désert. Il y a, dans le long-métrage, une volonté de mêler l’héritage du genre, et plus particulièrement celui du réalisateur des Chiens de pailles (des figures « d’outlaws » nihilistes mais solidaires, aux ralentis sanglants lors des fusillades), à un cinéma typiquement 80s (la photographie aux teintes bleutée d’Adam Greenberg, également chef-opérateur de Terminator, la B.O. synthétique et omniprésente de Tangerine Dream), comme un besoin dactualiser, à travers les codes de son époque, une mythologie purement américaine.

© Near Dark, copyright Studio Canal

De John Carpenter (New-York 1997, Prince des ténèbres) à David Cronenberg (le doublé Dead Zone et Vidéodrome en 1983), le cinéma de genre américain des années 80 se retrouve revigoré, comme une réaction épidermique à la politique ultra-libérale de l’ère Reagan. Near Dark s’inscrit dans cette mouvance de fantastique engagé, rempart à une période exacerbant l’individualisme et le culte de la réussite. En opposition à cette tendance, les vampires évoluent en collectif, leurs personnalités éparses et leurs âges divers constituant une nouvelle cellule familiale unie, en marge d’une société qui les rejette. Dans le documentaire Living In Darkness présent en bonus, les acteurs évoquent leurs personnages comme des archétypes reflétant plusieurs périodes phares de l’Histoire du pays de l’Oncle Sam. Si le passé de soldat sudiste de Jesse est clairement abordé durant le film (il déclare au sujet des confédérés, « on a perdu », tout en exhibant fièrement son pistolet, comme une preuve de l’attachement aux armes à feu qui n’a pas diminué en cette fin de XXème siècle), les antécédents des autres protagonistes se dévoilent plus implicitement. C’est le cas de Diamondback (Jenette Goldstein), échappée de la Grande Dépression, véritable figure maternelle pour Homer (Joshua Miller, à la fois glaçant et pathétique), quant à lui jeune adolescent arraché aux années 50. Anti-héros qui n’ont pas choisi d’être ce qu’ils sont, ils se retrouvent condamnés à la violence pour survire, comme en témoigne cette séquence où, dans un montage parallèle, Mae apprend à Caleb à « chasser », pendant que Severen et Homer rusent afin de trouver de nouvelles victimes, misant sur leur empathie et leur compassion. En conséquence, la quête vitale de sang qu’induit le vampirisme devient la métaphore d’une société consumériste poussant ses citoyens à la dépendance. À l’image de cette scène où, « nourrissant » de son propre sang le héros incapable de se résoudre à tuer un être humain, sa petite amie le met en garde en ces termes : « you can kill me if you drink too much ». Derrière eux, sont visibles des derricks forant le sol, appuyant le rapport entre hémoglobine et pétrole, richesses épuisables et potentiellement nuisibles. De par cette dimension sacrificielle, et son conflit intérieur entre l’ombre et la lumière, le Bien et le Mal, Mae préfigure les héros et héroïnes du cinéma de Kathryn Bigelow.

© Near Dark, copyright Studio Canal

Qu’il s’agisse de Bodhi (Patrick Swayze) dans Point Break ou Maya (Jessica Chastain) dans Zero Dark Thirty, pour ne citer que les plus connus, les personnages qui parcourent l’œuvre de la cinéaste, sont dévoués à leur cause jusqu’à l’abnégation, leur passion devenant une raison d’être. Une recherche perpétuelle d’adrénaline qui rejoint ses aspirations formelles, en premier lieu son rapport à la violence et à l’action, appréhendées telles des montagnes russes sensorielles et émotionnelles, visant à tirer le spectateur de sa passivité. Dans Near Dark, cela se manifeste notamment par l’utilisation d’une caméra portée lors de la fuite de Caleb hors d’un bar (évoquant un décor de saloon) après une rixe, procédé que Bigelow développera par la suite, jusqu’à en faire une composante essentielle de sa mise en scène (voir l’impressionnant plan-séquence inaugural de Strange Days). Paradoxalement, les séquences d’action pure se retrouvent la plupart du temps restreintes à un lieu clos, c’est ici le cas lors de la fusillade au motel, préfigurant son récent Detroit, l’assaut final de Zero Dark Thirty ou encore les nombreux pics de tension qui ponctuaient Démineurs, faisant du désert irakien un véritable huis clos à ciel ouvert. Les vampires d’Aux frontières de l’aube, marginaux mis au ban de la société, constituent pour le héros une « seconde famille », motif récurrent dans la filmographie de la réalisatrice. Avec leurs rites de passage, leurs règles, leurs transgressions et leur hiérarchie, ils sont les miroirs de la bande de surfeurs menée par Bodhi, ou du gang de motards de The Loveless. En définitive, un groupe soudé qui survit en autarcie jusqu’à ce que les diverses individualités le fassent imploser, le menant tout droit à l’anarchie. Brutal et poétique, sombre et lumineux, métaphorique et concret, Near Dark demeure, plus de trente ans après sa sortie, une référence intemporelle, autant qu’un point de départ pour une cinéaste hors paire. 

 

La beauté de la restauration pourrait justifier à elle seule l’achat de cette nouvelle édition, mais celle-ci s’agrémente également d’une courte préface passionnante de Jean-Baptiste Thoret ainsi que de deux autres suppléments : Living in Darkness, documentaire composé d’entretiens avec l’équipe du film et une interview de Kathryn Bigelow enregistrée pour l’émission Rapido à l’occasion du Festival d’Avoriaz. Peut-on désormais rêver d’une édition de ce calibre pour l’hallucinant, et encore bien trop mésestimé, Strange Days ?

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