Voilà bien longtemps qu’on attendait un film comme « Red Rose », qui sort le 9 septembre prochain sur nos écrans et qui, on l’espère, fera date dans l’histoire du cinéma iranien. Dans ce film sans compromissions, qui revient sur les conséquences immédiates de la réélection massivement frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, Sepideh Farsi pousse la critique du régime iranien plus loin que tous ses compatriotes, sans pour autant renoncer au romanesque.

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 En dépit de son titre – les apparences sont trompeuses – le dernier film de Sepideh Farsi tient davantage du film coup de poing que de la bluette sentimentale. Red Rose relate en effet la contestation populaire à Téhéran au cours des quelques jours qui ont suivi l’élection présidentielle iranienne usurpée de juin 2009 (1). Sur ce fond politique se noue une intrigue amoureuse entre Sarah, une jeune manifestante, et Ali, un homme plus âgé, à première vue indifférent aux événements qui se déroulent sous ses fenêtres. L’idylle naît à la faveur de la révolte : pourchassé par la milice anti-émeute, un groupe de jeunes étudiants se réfugie dans un immeuble et frappe à toutes les portes. Un homme finit par leur ouvrir et les accueille provisoirement chez lui. L’un des étudiants est blessé, les autres en état de choc. Plus tard, profitant d’un moment d’accalmie, les jeunes gens ressortent. Mais Sarah, l’une des manifestantes, trouve un prétexte pour retourner chez l’homme qui les a abrités, bien décidée à profiter de la générosité de ce protecteur providentiel et à percer son mystère.

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© Urban Distribution

Si la relative simplicité de l’intrigue concourt à son efficacité, le scénario est surtout servi par une structure originale et une forme audacieuse. Le choix d’un huis-clos n’allait en effet pas de soi : du coup, la révolution est comme filmée de l’intérieur. L’appartement feutré d’Ali, servant de refuge à Sarah et abritant les amours de ce couple de hasard, va quasiment devenir l’unique décor du film. Ce dernier se construit sur l’opposition entre l’intérieur et l’extérieur : d’un côté un huis-clos amoureux, de l’autre la violence de la contestation et de la répression. Cet antagonisme se rejoue au niveau des personnages : dedans, un homme d’âge mûr, qui a perdu ses illusions et qui se tient délibérément en retrait de l’agitation politique, dehors, une jeune manifestante pleine de fougue et de rage. Ce contraste structurant oppose non seulement les lieux et les personnages, mais aussi le grain de l’image et le rythme des séquences en intérieur et en extérieur, dans un geste d’une grande cohérence cinématographique. A l’image nette et léchée de l’appartement, tout en camaïeux, répondent le grain plus flou et les teintes plus crues des scènes de rue. De même, à la longueur des scènes en intérieur s’oppose le tempo haché et rapide des scènes de révolte, marqué par les tressaillements du téléphone en fonction caméra. Seules les scènes de sexe dans la chambre d’Ali rejoignent dans leur intensité et dans leur réalisme la brutalité de la rue, suggérant ainsi en filigrane et comme par un effet de miroir la violence de ce que vit Sarah dans les émeutes et qu’on ne voit jamais.

Ce principe d’opposition, au cœur de Red Rose, est encore renforcé par la nature des images utilisées : les scènes de manifestations dans leur intégralité sont des images d’archives sélectionnées par la réalisatrice qui proviennent toutes de Youtube. La vérité et l’énergie de ces images tournées au téléphone portable font de Red Rose un film singulier à la fois dans le fond et dans la forme, un film où la fiction est certes au premier plan, mais dont la valeur de témoignage est également incontestable. Du reste, ce travail de refonte des images d’archives opéré par la réalisatrice constitue (indirectement) un bel hommage rendu aux reporters-citoyens. Sepideh Farsi tisse ainsi savamment la fiction et la réalité tout en ménageant des passerelles entre les deux : les tweets de Sarah sont ceux qu’a véritablement postés une personne suivie par un grand nombre de followers à l’époque des événements. Les vidéos de la contestation et de la répression qu’elle poste sont elles aussi, bien réelles. Quant à la rose rouge que la jeune femme rapporte un soir, c’est également celle qu’on a pu apercevoir dans les mains de Zahra Rahnavard, la femme du candidat réformateur Hossein Moussavi. Tous ces éléments, qui concourent à l’enchevêtrement de la fiction et du documentaire, font de Red Rose plus qu’un témoignage sur la vague verte, mais plus aussi qu’une romance au temps de la révolution. Le film montre la société iranienne et actualise tout en la dépoussiérant l’image que les occidentaux s’en sont forgés. Sarah est un personnage affranchi, à l’instar d’un certain nombre de jeunes filles libérées de Téhéran. De même, l’épisode qui réunit Ali et sa maîtresse Simine, femme de tête qui ne mâche pas ses mots, suggère une relative banalisation de l’adultère dans une société pourtant soumise à un régime répressif. A l’inverse, le personnage de Mehri, jeune fille en tchador s’occupant de faire le ménage chez Ali, et qui constitue un parfait contrepoint à l’héroïne, invite le spectateur à comprendre que la contestation ne touche pas tous les milieux sociaux et qu’elle est surtout le fait des classes les plus aisées.

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 Tout autant qu’un témoignage sur un événement que le gouvernement iranien a constamment cherché à occulter, Red Rose propose une réflexion sur l’histoire politique de l’Iran en interrogeant les liens entre la Révolution de 1979 et le soulèvement de 2009. La relation qui unit Ali et Sarah n’est pas sans heurts et leurs (d)ébats tournent par moments à la confrontation. Sepideh Farsi met en scène le regard désabusé de la vieille génération de contestataires, qui pense que les manifestants « vont merder comme [eux] » et qui ne se reconnaît pas forcément dans cette jeunesse qui ne veut pas changer le monde mais vivre sa vie. En même temps, la réalisatrice fait entendre les critiques de Sarah, qui prétend de son côté que si la génération qui la précède avait réussi, « on n’en serait pas là aujourd’hui ». En dépit de ces écarts, le film multiplie les jeux de superposition entre présent et passé, jusqu’à lever peu à peu le voile sur le passé trouble d’Ali. C’est à travers le surgissement de visions cauchemardesques et le retour incontrôlé, par fragments, de souvenirs violents, que ce passé refait surface. Rien de démonstratif ou d’explicite ici, ce qui permet de préserver l’aura mystérieuse du personnage et de renforcer la cruauté de l’épilogue, le coup de théâtre final qui sidère par la violence de son surgissement. On ne dévoilera pas la manière dont le film se termine mais sa dimension tragique, qui suggère l’horreur et la subtilité de l’arsenal répressif gouvernemental, est à la hauteur des espoirs déçus engendrés par la révolution verte en Iran. Cette chute précipite Ali dans un avenir incertain et terrorisant. Déjà, l’étau se refermait sur les personnages, comme pris au piège et l’appartement, d’asile qu’il était, devenait une souricière. L’équilibre est rompu lorsque le bruit et la fureur de la contestation, notamment rendus par le bourdonnement constant des hélicoptères, envahissent l’intérieur : en ouvrant tout à coup les rideaux de son appartement, en cessant de fermer les yeux sur le théâtre de la révolution, Ali agit de manière irrévocable et atteint un point de non-retour.

Ce point de non-retour, c’est aussi celui que Sepideh Farsi et que toute l’équipe du film a atteint en réalisant Red Rose. Il leur est effectivement impossible de retourner en Iran après le pavé dans la marre que constitue ce film qui brave tous les interdits – la représentation de la répression, de la nudité féminine, de la sexualité, etc. – de manière aussi frontale. En cela, Sepideh Farsi agit en pionnière et ouvre la voie à un cinéma iranien véritablement engagé.


(1) Pour rappel, dans la nuit du 12 juin 2009, le candidat réformateur Hossein Moussavi est donné gagnant, reçoit un appel du ministère de l’Intérieur le lui confirmant, et prononce son discours de victoire. Mais à 23h, les premiers résultats « officiels » donnent Ahmadinejad vainqueur des élections. Dans la nuit, les protestataires sont déjà dans les rues de Téhéran et des grandes villes du pays, criant « Où est mon vote ? ». Le vert, couleur de campagne de Moussavi, devient rapidement l’emblème du mouvement, depuis surnommé la vague verte ou la révolution verte. Dans les semaines et les mois qui suivent naît une protestation d’ampleur historique, réprimée dans le sang.

Sortie le 9 septembre 2015

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