Prononcer le titre original, Zimna Wojna, donne déjà une idée des sonorités qui modulent un film dont l’intrigue est centrée sur la carrière musicale de la chanteuse Zula (Joanna Kulig) et de son amant Tomasz (Tomasz Kot), dans la Pologne des années 1950. Le climat politique oppressant et l’absence de liberté en art pèsent sur le couple, qui ne cesse de s’entre-déchirer au gré de ses allées et venues entre l’est et l’ouest. Si l’obstacle politique à une union heureuse est évident, des ressorts psychologiques plus profonds s’érigent aussi en barrière à l’amour. Plus désespérant encore, ces empêchements semblent être la condition de réalisation de cet amour. Il faut donc entendre cette “guerre froide” dans son sens tant politique qu’intime : avec peu d’éclats, mais creusant les fêlures des personnages dans une histoire au long cours. En effet, le film condense une quinzaine d’années, rythmées par des ellipses et des déplacements qui rassemblent les fragments narratifs vers un finale si gracieux qu’il en fait oublier les défauts de la narration.

Pawel Pawlikowsi aborde un sujet qu’il connaît bien, la traque des individus par l’appareil d’État, que ses parents ont vécue. Incarnée par la figure de l’officiel Kaczmarek, la surveillance et la mise au pas de l’art sont pointées par des personnages dont les aspérités sont trop rugueuses pour qu’ils rentrent dans les clous. La fougue de l’héroïne est sublimée par des plans sur son corps qui mettent en valeur sa vigueur et sa fébrilité. Femme de tête, elle sait tirer parti des failles d’un système étouffant et trouve sur la scène et grâce au chant un moyen d’échapper à sa condition. Mais c’est une héroïne ambivalente – dont on peut regretter que la part d’ombre ne soit pas assez fouillée – qui se révèle insatiable et ébranlée dans ses espoirs-mêmes de liberté. Deux scènes la font apparaître comme particulièrement audacieuse et fragile. L’une se situe à Paris où, épuisée par l’effervescence d’une soirée mondaine, Zula s’enferme dans une salle de bains, le visage marqué par la détresse. Une autre à l’est, où, vêtue d’une perruque noire qui la transforme en vamp affolante, elle s’affale dans les toilettes d’un cabaret après son numéro. L’amour échappe à Zula, qui a beau franchir les frontières, ne trouve pas la sérénité.

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À ce portrait de femme, qui n’est pas sans rappeler celui des héroïnes bergmaniennes dans l’affirmation de leur désir face à la loi, s’adjoint le portrait d’un homme qui cherche le chemin de la créativité en dépit des barrières politiques et géographiques. Peut-être que Tomasz porte à Zula un amour si fort qu’elle ne peut en prendre la pleine mesure, ou peut-être qu’il est simplement aveuglé par son ego. Leur relation se heurte à ce point d’incommunicabilité où l’amour-propre et l’orgueil de chacun se renforcent de l’incompréhension de l’autre. L’impression qui se dégage de ce portrait et celle d’un gâchis de talents et de sentiments qui ne trouvent pas à s’épanouir dans un monde trop clivé pour saisir les nuances de l’être humain et les malentendus sentimentaux. La palette des registres musicaux peut en rendre compte, passant d’un solo de jazz triste à un morceau de rock endiablé. Là où l’art devrait unir les personnages, il ne fait qu’exprimer leur division, comme une mélodie qui peut sans cesse être reprise et interrompue. Il est dommage que ces aspects-là ne soient pas davantage investis, car le désespoir de chacun – si magnifiquement exprimé – ne se lasse pas de capter nos interrogations sur ce qui fait l’incapacité de l’homme à être heureux. Le film comporte en fait assez peu de dialogues, confiant la narration à ses qualités esthétiques.

Cold War s’attache surtout à restituer une ambiance empreinte de mélancolie, avec une dramaturgie qui s’appuie essentiellement sur des éléments formels. L’expressivité des visages et des corps est soulignée par un noir et blanc ultra travaillé, dont les valeurs changent en fonction de l’époque et du pays où se trouvent les personnages. Le couple – Zula au premier chef – est magistralement mis en valeur. Mais la narration ne parvient pas toujours à contrebalancer ces excès de beauté, qui peuvent paraître par trop artificiels dans leur juxtaposition. On regrettera par exemple que le Paris des années 50 donne lieu à une surexploitation de clichés vintage de rues pavées, de caves musicales… et d’airs de jazz. Mais on notera aussi l’hommage à Tarkovski quand c’est l’est qui est filmé et que le noir et blanc verse plus volontiers dans des gris affirmés.

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On ne peut ôter à Pawel Pawlikowski un sens du cadrage et de la mise en scène qui joue des décalages avec habileté et qui évite à la narration une linéarité trop lassante. Sous ses faux-airs d’académisme, sinon de classicisme, le film assume des choix originaux. Il travaille la cadence et la brisure du rythme en mêlant le mazurka, le jazz, le folklore populaire et le rock. Il allie à un certain sens du tragique, des moments légers et pleins d’esprit, qui témoignent de la bienveillance du réalisateur à l’égard de ses personnages. Tous ces détails sont à son honneur et confirment que le prix cannois de la mise en scène est amplement mérité : Cold War tire parti d’une esthétique qui avait fait le bonheur des spectateurs de Ida, et qui est ici davantage aboutie. Alors, autant célébrer le film comme une succession d’épisodes à la beauté délectable et se laisser gagner par son regard lucide sur la difficulté à aimer.

A propos de Miriem MÉGHAÏZEROU

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