Lors de cette première semaine de Festival, je n’ai pu pousser la magie du cinéma jusqu’à me démultiplier dans toutes les salles des sélections parallèles. Je signale donc les quelques réussites auxquelles je n’ai pu assister et dont j’ai entendu grand bien. Parmi ces joyaux, DIAMANTINO de Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt (Semaine de la Critique), L’ANGE, de Luis Ortega (Un Certain Regard) et SAUVAGE de Camille Vidal-Naquet (Semaine de la Critique). Ce n’était pourtant pas faute de bonne volonté, car une erreur d’aiguillage m’a fait atterrir à la projection de JOUEURS de Marie Monge, tandis que je m’étais levée aux aurores pour DIAMANTINO. Je remercie d’ailleurs Olivier Rossignot de m’avoir révélé ma méprise deux heures après la projection…  Parmi les films vus, beaucoup ont trait à l’actualité, alors qu’on se demande souvent si le cinéma se tient hors du réel. La question se pose encore plus pour un festival se déroulant dans un cadre protocolaire et mondain, loin de nos préoccupations ordinaires. Pour affirmer son ancrage dans un sujet contemporain et pour couper court à toute polémique, la 71ème édition du Festival de Cannes est donc symboliquement placée sous le signe de l’égalité hommes-femmes. C’était incontournable, mais sera-ce décisif ? Secoué par l’affaire Weinstein, le monde du cinéma ne pouvait plus fermer les yeux sur des disparités qui semblent relever d’un autre temps. Et quelle tribune plus idoine que le Festival de Cannes pour officialiser le changement ? Espérons qu’on n’en restera pas à l’effet d’annonce. Car on ne peut s’empêcher de craindre la posture de circonstance dans un décorum et un cérémonial en grande pompe.

       Présidé par Cate Blanchett, le jury de la compétition 2018, à composition paritaire, brandit un étendard tant politique qu’idéologique. C’est ainsi que 82 femmes de cinéma se sont tenues sur les marches du Palais des Festivals, ce samedi 12 mai, sous la houlette de Cate Blanchett et d’Agnès Varda, pour affirmer une détermination très « girlpower » à changer le cours des choses. 82, c’est le nombre de femmes qui ont monté les marches pour présenter leurs films en compétition, depuis la création du Festival en 1946, contre 1688 hommes. Il est vrai que le rapport est plus que déséquilibré, mais il aurait dû être indexé sur le nombre global de films réalisés par des femmes pour avoir une idée plus juste de la proportion. Quoi qu’il en soit, si les femmes peuvent avoir la possibilité de faire œuvre, qu’elles ne se limitent plus !

      Certes politique, le cinéma tient aussi du poétique. Repensant à cette première semaine de Festival, c’est l’obsédant Carnaval des Animaux qui hante mes oreilles – tapis rouge sur fond bleu, une branche d’or au milieu. Mon amie Lissandra me l’avait bien dit, le cœur du spectateur se serre à chaque note d’Aquarium en début de projection. C’est le noir. Écoutez Saint-Saëns, affûtez vos sens..

 

EN COMPÉTITION

  • En bonne et due forme

       Asghar Farhadi, qui s’était imposé avec Une Séparation, Le Passé et Le Client, a fait l’ouverture du Festival. On s’en veut toujours un peu d’avoir voulu y croire coûte que coûte, car TODOS LO SABEN vient confirmer des doutes déjà bien pressentis. Laura (Penelope Cruz) a fait le voyage de Buenos Aires à Madrid, avec ses deux enfants, pour assister au mariage de sa sœur. Durant la noce, sa fille Irène est enlevée et une rançon réclamée. L’intrigue se noue autour d’un secret de famille qui fait écho au titre : « tout le monde le sait ». Ce que tous savent, tous le taisent. Et cela renforce notre impatience, même si Paco (Javier Bardem), l’ancien amant de Laura, s’impose à l’écran. Car il en va du scénario comme du titre : tout est prévisible, jusqu’au dénouement. Le désastre familial se déploie dans un registre mélodramatique qui sonne faux, tant le réalisateur manque de distance – sinon d’implication ? – dans la construction d’une narration faible et lassante.

Le film se tient, puisqu’il impose au spectateur l’attente pressée d’une résolution, mais manque d’envergure et d’ambition. Le propos aurait gagné à être traité plus franchement du côté du thriller. Il se disait sur la Croisette que Farhadi avait subi la pression des producteurs pour réécrire son scénario et le rendre plus vendeur, avec des têtes d’affiche telles que Javier Bardem et Penelope Cruz. Quoi qu’il en soit, TODOS LO SABEN comporte, malgré ses lacunes d’écriture, une très belle scène de noces qui emporte le spectateur dans sa liesse déliée.

       L’autre cinéaste iranien que l’on a plaisir à retrouver est Jafar Panahi. Placé sous le coup d’une interdiction de quitter le territoire, Jafar Panahi n’a pu venir défendre son film. Le réalisateur, primé dans maints festivals, dont Cannes en 1995 (Caméra d’or pour le Ballon Blanc) et Berlin en 2006 (Ours d’argent pour Hors-Jeu) poursuit sa fresque sociale. Assez proche de la structure dramaturgique de Taxi Téhéran, THREE FACES offre un changement de décor pour le taxi de Jafar, qui s’enfonce dans les montagnes turcophones. Une célèbre actrice, Maedeh, part à la rencontre d’une admiratrice suicidaire (Marziyeh Rezaehi) qui l’implore de venir à son secours, via une vidéo tournée avec son smartphone. La scène d’ouverture est convaincante, même si on commence à s’habituer au montage des prises de vue de téléphone. Avec cet outil, Marziyeh signale sa volonté de s’émanciper d’un milieu conservateur et fait de son désir d’être artiste un sujet de vie ou de mort. Aidée par le réalisateur Jafar, Maedeh parcourt le pays à la recherche de Marziyeh, en se demandant si elle n’est pas victime d’une manipulation. Les doutes et obstacles déplacent la progression de l’action vers un comique de situation, au cœur d’une ruralité ancestrale. Si le schéma de la quête empêchée est assez conventionnel – pas de panique, on est  à Cannes -, on apprécie le ton singulier au réalisateur et sa photographie toujours impeccable.

Par sa mélancolie douce-amère, Panahi cultive un humour décalé qui résiste à la misanthropie. On se souvient que dans un autre road-movie iranien, Le goût de la cerise, le personnage cherchait de l’aide pour se suicider et parcourait les paysages désertiques en quête d’une âme qui pourrait bien l’enterrer. Le cinéaste, qui a travaillé avec Abbas Kiarostami comme assistant-réalisateur sur Au travers des Oliviers, effectue ici une trajectoire inverse, consistant à lutter contre les pulsions mortifères et à réhabiliter les pulsions créatrices, aussi empêchées fussent-elles. Bien qu’un peu long et répétitif, ce dernier opus reste savoureux.

        Alors qu’Au-delà des Montagnes était rythmé par les Pet Shop Boys et leur tube Go West, LES ÉTERNELS fait la part belle, entre autres, aux Village People et à leur célèbre YMCA. On n’aimerait pas que Jia Zhang-ke, chouchou parmi les chouchous, s’épuise et se fige en tics et mélodies en toc – même si elles figurent dans nos playlists préférées. Mais cela reste de l’ordre du détail, le film ne s’arrêtant pas à ces petites manies musicales qui sont devenues des marques de fabrique chez Jia Zhang-ke.

La dramaturgie des ÉTERNELS est sensiblement la même que celle des précédents films, avec trois parties qui structurent le destin de Qiao, incarnée par Zhao Tao, femme du réalisateur à la ville. Nonobstant une belle histoire d’amour entre cette fille d’ouvrier et un patron de la pègre, le film déploie l’histoire sociale des habitants du Datong. Menacées d’inondation par la construction du barrage des Trois-Gorges, les populations se déplacent et le film s’étire comme le parcours sinueux du Yangzé. L’intérêt d’une telle longueur est de nous permettre d’épouser le parcours de Qiao, qui passe cinq années en prison pour avoir voulu protéger son amant, et qui se retrouve esseulée à sa sortie. Elle effectue un voyage obstiné dans une attitude quasi-mutique, avec le constat de n’appartenir jamais vraiment à la pègre, bien qu’elle en ait épousé les valeurs. Impénétrable, le visage de Qiao permet la formulation d’hypothèses multiples quant au sens de sa démarche. Est-elle mue par l’amour, une volonté d’appartenir à un groupe ou par un sentiment de revanche ? Ce portrait de femme en étrangère dans son propre pays est très réussi, il offre de quoi s’identifier à Qiao, tant la caméra ne la quitte que rarement. Comme dans A Touch of Sin et Au-delà des Montagnes, la photographie est de plus en plus froide au fur et à mesure que les émotions de Qia se gèlent. Les couleurs du début du film et les  néons rouge-bleu de la nuit laissent la place à des tons diurnes de plus en plus bleutés. Mais la caméra sublime toujours Qiao, y compris quand elle n’est plus dans le regard aimant de Bin.

      Toujours du côté de la compétition officielle, l’Égyptien Abu Bakr Shawky, accompagné de Dina Emam, la productrice de YOMEDDINE – « le jour du jugement dernier », en arabe – a présenté un film à la mise en scène soignée. Il traite de la forte amitié entre Beshay (Rady Gamal), un lépreux guéri, et un orphelin surnommé malicieusement Obama (Ahmed Abdelhafiz). L’intrigue se présente classiquement sous la forme d’une quête des origines, quand Beshay décide de retrouver sa famille qui l’avait abandonné à la léproserie. Obama le suit opiniâtrement et s’interroge sur la disparition de ses parents en Nubie.

En prenant son sujet par le bord picaresque, Shawky axe le périple de ses anti-héros sur des obstacles qui mettent à l’épreuve le regard de l’humanité sur les parias. Ce n’est pas un hasard si le film s’ouvre sur un désert jonché de détritus, royaume de Beshey, aux confins de la léproserie et de l’orphelinat. YOMEDDINE donne la parole aux rebuts de la société, aux déshérités, aux derniers, pour qui arrivera le jour où ils seront les premiers. Et à défaut d’attendre que le ciel leur fasse une place, le cinéma leur offre un rôle de choix. Si le film est convenu, la photographie et la bande-son sont réussies. Une belle lumière nimbe les paysages et met le pathos à distance.

  • Les coups de coeur

       Au sommet, J.-L. G.,  Jean-Luc, Jean-Luc Godard. Jusque-là, je n’avais rien vu qui questionne avec autant d’efficience le statut de l’image et de la signification, ainsi que la supposée équivalence de l’image et de la représentation. LE LIVRE D’IMAGE – sans –s, faut-il insister ? -, part d’une radioscopie des cinq doigts de la main pour déployer le polyptyque polychrome de notre civilisation. Symbole de la culture arabo-musulmane, le chiffre cinq se retrouve dans un film découpé en cinq parties. Il ramasse les cinq continents dans une géopolitique qui s’intéresse aux rapports entre Orient et Occident. Le monde arabe constitue in fine le prisme par lequel ces rapports sont appréciés. Les guerres des pays arabes sont plus largement inscrites dans  notre rapport à l’image et au langage, à nous tous qui sommes issus des civilisations du livre et des tables de la loi. Qu’entendons-nous par « image » ? Au singulier : comme LA Loi. Partons du principe que l’image est une écriture et qu’il faille en déchiffrer la signification, au-delà du sens immédiat. Godard construit un puzzle, il se cite, cite d’autres films, leur mêle des contenus discursifs, ajoute des extraits informatifs et le tout apparait au crédit d’un faux-générique, pour rebondir vers une autre fin. Ces différents niveaux citationnels s’accompagnent d’un commentaire en discordance avec ce que nous voyons, égrenant des considérations générales sur la politique et la guerre.

En désolidarisant le texte et l’image, en trouant la narration par des silences et en inversant notre rapport à l’image (elle nous saute aux yeux et nous regarde plus que nous la regardons), Jean-Luc Godard provoque le spectateur. Il joue avec diverses factures visuelles et des niveaux sonores hétérogènes, dans un montage qui affiche volontairement l’expérience immersive et l’expérimentation sensorielle comme buts. Cinéaste-vidéaste, Godard maîtrise la technique, affirmant l’aboutissement d’une œuvre déjà prolixe et de haute tenue. Il en souligne l’absolue modernité dans un paysage cinématographique qui paraît plat à côté de ses audaces formelles. À un moment où le spectateur attend autre chose que des histoires vaines, Godard brandit une syntaxe cinématographique corrosive. Il a dû beaucoup s’amuser à construire la « bombe » qu’il allait lâcher sur une Croisette policée. La forme pour la forme ?  La palette de couleurs et de sons crée un effet de distanciation qui exhibe le statut de l’image comme signe, en éclate la structure tripartite et convoque le spectateur dans la construction de la signification. Rien que par cet aspect, le film de Godard se veut éminemment politique et critique. Il attire notre attention sur ce qui se passe sous nos yeux et que nous ne voyons plus, par une saturation chromatique et un ton distancié. Quand Godard dit « je suis du côté des bombes », faut-il le prendre au pied de la lettre ? LE LIVRE D’IMAGE questionne la dimension métaphorique de la représentation, plutôt que d’être attaché à la littéralité de l’image.

       L’autre agréable surprise m’est venue du côté de l’est, avec le film de Kirril Serebrennikov. Malheureusement gardé en résidence surveillée en Russie, le réalisateur n’a pu se présenter à Cannes. Comment parler de LETO avec une syntaxe académique, alors que le film est tout en immersion visuelle et musicale ? Mon amie et collègue Bénédicte Prot m’a appelée juste avant la projection pour me prévenir de l’étau singulier dans lequel j’allais être prise… Un coup de cœur, l’été sur la plage : c’est LETO – et cette déesse n’est ni grecque ni romaine, pas plus lettone d’ailleurs, mais russe – c’est LETO, donc “L’Été”, punk, rock, new-wave, quand les choses sérieuses commencent, ou plutôt quand elles s’arrêtent (vers 1979, puisqu’après c’est le début de la fin). LETO, avec Tsoï et Kino, ose le début des années 1980 – quand on croit qu’il n’y a plus rien. Il faudra voir, le voir en blanc et noir, et autant l’écouter que le voir – enfin, parfois LETO est un peu clipesque (mais on lui pardonne ses échappées clownesques, parce qu’on entre dans un disque, on entre dans une époque où les apparatchiks contrôlent une musique avec un Viktor Tsoï out of control). Et l’amour dans tout ça ? L’amour brûle, va et vient, c’est rock, c’est l’étau, c’est LETO, c’est l’été.

 

       Autre moment fort, le film de Christophe Honoré, PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE. Ce film-là dit toute l’urgence du désir face à la déliquescence des corps. Fait étrange, il ne me reste plus grand-chose d’un visionnage qui m’a pourtant absorbée. D’une part, l’histoire est suffisamment tragique pour réveiller les spectrales années 1990, hantées par le SIDA. D’autre part, elle est truffée de saillies comiques distillées par le savoureux Denis Podalydès, nous soulageant d’une tension par trop insupportable, si le film avait été sérieux de bout en bout. Jacques (Pierre Deladomchamps), écrivain séropositif et rongé de doutes, fait la rencontre du jeune Arthur (Vincent Lacoste), un été à Rennes. Le point fort du film tient dans un maniement habile de la narration. Selon qu’on épouse le point de vue de l’ecrivain malade, du jeune homme impétueux ou de l’ami affectueux et grognon, la focale sur la maladie se déplace et la rend moins angoissante. La légèreté et la nécessité de vivre de l’homme pressé se dressent contre la gravité de l’homme abattu.

D’autres doutes, tout ordinaires, font obstacle au déploiement des sentiments. Les craintes propres à l’humain portent atteinte à la spontanéité du désir. Ce film nous rappelle combien les années 1990 sont nos aînées de plomb, des parentes éloignées que l’on regarde avec attendrissement et distance. Les temps ont changé et le SIDA n’exerce plus cette fascination morbide qui nous terrassait. Même si l’accent n’est pas mis sur le tabou de l’homosexualité, ni sur celui de la maladie (les années 90 se sont débarrassées des préjugés des années 80), et que le film n’a pas de vocation proprement militante, il a une teneur politique. De son aveu-même, en faisant Jacques père d’un enfant en bas âge, fruit d’une parentalité consentie avec une amie (Sophie Letourneur), le réalisateur répond aux récentes attaques contre le mariage pour tous. Même s’il choisit pour décor l’année 1993, son film fait écho aux problématiques contemporaines. Ce sont peu ou prou les mêmes thèmes que 120 Battements par Minute abordait, la dimension Act-Up en moins. Et peut-être que d’autres, comme moi, sauront gré au film de Christophe Honoré d’être moins tire-larmes que celui de Robin Campillo. Du côté de la dramaturgie, PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE situe Rennes et Paris comme deux points en miroir. Paris, la ville d’élection du réalisateur et celle où Jacques ne parvient pas à prendre de liberté, se tient face à la province, point de départ de toutes les audaces et initiatives qui mèneront Arthur vers la capitale. En partant à la rencontre de son amour pour le cinéma et pour Jacques, Arthur abat la dernière barrière qui le retenait dans l’enfance. Ce film à forte tonalité autobiographique rend également hommage au théâtre et au cinéma, médiums artistiques qui révèlent la scène comme espace d’expression et de re-création de soi, mais aussi comme tombeau des génies tels que Bernard-Marie Koltès et François Truffaut, sous l’égide desquels le film est placé. S’il ne frappe pas par une mise en scène follement singulière, cet opus déploie un jeu d’acteurs convaincant, de par son humour corrosif.

       Pawel Pawlikowki présente un très beau film avec ZIMNA WOJNA (COLD WAR), qui retrace les amours malheureuses de la chanteuse Zula (Joanna Kulig) et du musicien Thomas, alors que le couple suffoque sous la surveillance d’un officiel nommé Kaczmarek (Boris Szyc). La musique, espace de liberté et de souffle, occupe une place prépondérante dans ce film dédié à l’art comme moyen de résistance. Le scénario déploie son étoffe musicale et artistique à travers le mazurek et le jazz, le folklore polonais et les années 1950 à Paris se faisant écho. Malgré tout, le couple ne parvient pas à s’aimer et le discours critique pointe un système politique oppressant. Il s’agit en effet de lutter contre un appareil qui incarne la fatalité comme dans une tragédie grecque, à moins que ces amours empêchées ne tiennent aux personnages, qui ne peuvent se frotter à un bonheur commun.

La photographie est accablante de beauté, avec ses noirs et blancs saturés. Heureusement que Pawlikowski n’a pas visé la reconstitution vintage et qu’il a osé un N&B audacieux. Les portraits des personnages n’en sont que plus troublants, et restent tremblants et vacillants, malgré un parti-pris esthétique qui accentue la netteté des contours. Le contraste entre l’histoire elliptique et la définition de l’image n’en est que bluffant.

 

UN CERTAIN REGARD

       Toujours du côté de l’Europe de l’est, Sergeï Loznitsa a glacé son public avec DONBASS. Froid, dur, et même franchement âpre, le film épouse le regard des nationalistes ukrainiens. Il dénonce la violence des séparatistes russophiles, leurs magouilles, les humiliations et chantages qu’ils font subir au peuple du Donbass. La succession de saynètes présente un florilège d’actes souvent insoutenables, mais parfois aussi burlesques, en nous plongeant au coeur des contradictions des séparatistes. Le film vaut le détour, ne serait-ce que pour sa photographie et sa mise en scène, bien qu’il m’ait laissée à distance.

 

Trois films mettent à l’honneur l’adolescence. Il s’agit de GIRL, MON TISSU PREFERE et À GENOUX LES GARS.

      GIRL, premier film de Lukas Dhont, retrace un épisode de la transition douloureuse d’une jeune danseuse transgenre. Le scénario piétine par son aspect répétitif et des passages entiers dévolus à la danse. Certes les chorégraphies de Sidi Larbi Cherkaoui sont bien mises en scène, mais les voir occuper les deux-tiers du film signale le vide à combler. Deux très belles séquences sont à retenir, celle où Lara (Victor Polster) prend sa douche avec les autres filles dans le vestiaire et celle où elle se baigne dans la piscine. Elles témoignent de sa difficulté à s’intégrer dans le groupe, malgré les moments de connivence. Lara ne peut pas faire autrement que d’être seule. Le jeu et le physique de Victor Polster sont d’une grande beauté, qui nous laisse volontairement à distance de la psyché impénétrable de Lara. On regrette alors ne pas entrer davantage dans le point de vue des personnages. La caméra effleure la peau, soulignant la fascination pour le corps. Le corps de Lara, quoiqu’admirable, est malmené par les exercices de danse et par ses propres exigences. Il est une surface obsédante, qui laisse Lara comme étrangère à son physique en pleine mutation, en attente de l’opération salvatrice.

La question du genre se superpose aux problématiques adolescentes de la chrysalide qui veut muer trop vite, sans prendre le temps de vivre le présent. Le corps occupe donc toute la place, qu’il soit scruté dans le miroir ou qu’il soit l’objet des regards. Face aux adultes qui la suivent, Lara peine à formuler ses problématiques et en reste à une fixation génitale. Sa pudeur et sa retenue transforment les entretiens médicaux en interrogatoires un peu pénibles, même si les adultes toujours bienveillants. Dans ce dispositif qui ne prend pas parti, le spectateur oscille entre le mal-être contenu de la jeune fille et la position inquisitrice de ses interlocuteurs. Jamais nous n’avons sa vision intérieure, sauf peut-être quand elle proteste activement face à ses camarades qui veulent voir son sexe, dans un moment de mise à nu cruelle et humiliante. Le dénouement de GIRL offre quelques pistes d’interprétation, dans un passage à l’acte terrifiant.

       MON TISSU PRÉFÉRÉ de Gaya Jiji part d’un scénario plutôt simple pour construire une narration alambiquée. Au début de la révolution syrienne, Nehla (Manal Issa) espère se marier à Samir et quitter son pays pour les États-Unis. Samir lui préfère cependant Myriam (Mariah Tannoury), sa jeune soeur. L’injustice criante de ce choix adoubé par la mère renforce les velléités contestataires de Nehla, qui se met à fréquenter assidûment sa voisine du dessus, Mme Jiji, une tenancière de maison-close. Cette niche de désirs illicites devient la chambre d’écho des fantasmes de Nehla. Chassé des sphères légitimes du mariage, l’amour trouve à se construire dans les rêves et les faux-semblants, sinon dans les marges glauques des alcôves vénales. Il n’est pas toujours aisé de suivre les chemins qu’emprunte Nehla pour donner libre-cours à ses rêves d’émancipation. Il y a quelque chose à la Virgin Suicides, voire à la Mustang, dans l’idée de départ et la claustration de ces jeunes filles. Elles semblent aussi démunies face au contexte politique et social, que cette petite tortue de compagnie de la plus jeune soeur, Lina. Les trois actrices, et surtout Manal Issa, sont le point fort de ce film, parfois confus dans sa narration.

 

       Je ne m’étendrai pas sur À GENOUX LES GARS (SEXTAPE), d’Antoine Desrosières, qui ne commence pourtant pas trop mal – comme un marivaudage contemporain – mais qui s’enfonce dans un abîme de vulgarité. C’est bien dommage, les dialogues sont parfois bien sentis. Il semblerait que cette suite d’Haramiste n’ait pas cherché à décoller de plus bas que terre. Antoine Desrosières a repris les deux actrices qui campaient les deux soeurs dans son précédent film, Souad Arsane et Inas Chanti. Il ne faudrait pas qu’elles se cantonnent à ce type de rôle de gamines de banlieue vivant leur sexualité dans les parkings ou les toilettes des clubs, sinon sur Internet. Même si les tabous sexuels et les contraintes culturelles donnent lieu à des paradoxes parfois bien exprimés, le traitement de ce sujet semble un peu trop opportuniste et sa mise en scène réductrice.

 

    Je quitte le Festival en laissant sur le bord d’autres films, comme le court-métrage de Bertrand Mandico, le tant attendu ULTRA-PULPE (Quinzaine des Réalisateurs), le curieux CLIMAX de Gaspar Noé, et surtout avec le regret de n’avoir pu assister à la projection du redoutable film de Lars von Trier, THE HOUSE THAT JACK BUILT.

 

 

 

A propos de Miriem MÉGHAÏZEROU

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