Désigner un établissement psychiatrique par le terme « asile » semble péjoratif ; le terme est par ailleurs officiellement aboli dès 1937. Pourtant, l’hôpital lozérien de Saint-Alban-de-Limagnole est bel et bien un « asile », au sens strict du terme : « lieu où l’on se met à l’abri, en sûreté contre un danger » (définition du Petit Robert). Le joli documentaire Les Heures heureuses de Martine Deyres pointe avec pertinence les caractéristiques de ce lieu de soins psychiatriques, endroit aux apparences austères et rudes enfermant une bienveillance médicale finalement exceptionnelle dont les qualités humanistes ont culminé lors du régime de Vichy, durant lequel la moitié des internés de France moururent de faim, de froid ou de mauvais traitements alors que l’hôpital de Saint-Alban ressemblait au contraire à un lieu de survie.

Sérénité face à la maladie (©A Vif Cinémas)

Martine Deyres retrace l’histoire de l’établissement par le truchement de films d’archives retrouvés dans la bibliothèque de la Clinique de La Borde où elle réalisait en 2016 son film précédent (Le Sous-bois des insensés). Found footage à visée documentaire, Les Heures heureuses est essentiellement constitué des enregistrements effectués par les infirmiers pour montrer le fonctionnement de l’hôpital reposant sur les malades et les méthodes de soins y étant opérées (ces images étaient aussi vouées à être projetées aux patients lors des veillées), ainsi que des films institutionnels du Docteur Francesc Tosquelles, œuvres documentaires séminales entrecoupées de cartons explicatifs auxquelles le film de Martine Deyres finit peu ou prou par ressembler par effet de capillarité.

Le dispositif semble peut-être un peu trop simple (les séquences d’archives montées les unes aux autres sans autre ajout qu’une voix off explicative et que les entretiens sonores des actants et autres témoins du fonctionnement de l’hôpital) mais permet cependant de toucher au réel le plus brut d’un lieu atypique, faisant se succéder dans une sorte de boucle perpétuelle les scènes de repas, les séances de travail et de jeu inhérentes à l’ergothérapie puis à la psychothérapie institutionnelle (thérapie fondée sur l’implication du malade dans le processus de fonctionnement de l’hôpital lui-même, par le travail et l’entraide) prônée par le Docteur Tosquelles, les plans de dortoir, les moments de balade, les bals populaires (les malades de Saint-Alban étaient ponctuellement inclus au sein de la population environnante et de ses événements festifs) ou les enterrements. Ces images d’archives permettent de concrétiser par l’enregistrement ce qu’est réellement cet hôpital : littéralement un asile, donc. Une sorte d’utopie réalisée vivant à la fois de façon normale mais indépendamment des affres des violentes réalités qui l’entourent et qui ne l’affectent pas véritablement. Un havre au regard de la façon avec laquelle la maladie mentale est traitée par ailleurs, traitement qui sera dénoncé en 1942 lors du « Congrès des aliénistes et neurologistes de langue française » par le Docteur Paul Balvet (directeur de l’hôpital de Saint-Alban en fonction durant la Seconde Guerre mondiale).

Lorsque patients et population locale cohabitent (©A Vif Cinémas)

L’isolement géographique de l’établissement, austère château situé dans un angle mort du monde, au beau milieu de la Lozère et du Gévaudan, tend à permettre ce fonctionnement utopique, cette invisibilité, cette semi-clandestinité qui permit une tranquillité salutaire (ne dit-on pas « Pour vivre heureux, vivons cachés. »?). De ce point de vue, Saint-Alban-de-Limagnole ne fut pas un asile que pour les malades mentaux de l’hôpital ; le lieu fut également un lieu de repli et d’abri pour la Résistance (le médecin-chef Lucien Bonnafé était lui-même très actif dans la lutte clandestine ; Francesc Tosquelles était un homme en fuite, Catalan ayant combattu le franquisme au sein du fameux Parti Ouvrier d’Unification Marxiste et s’étant exilé et réfugié dans l’invisibilité lozérienne), ainsi que pour les artistes surréalistes, taxés par le Régime de Vichy de « dégénérés » et qui ont pu s’épanouir dans leur art à l’écart du monde. Sont passés dans l’hôpital le poète de la Résistance Paul Eluard (qui y écrira le recueil Souvenirs de la maison des fous), l’artiste Jean Dubuffet qui fera des dessins de certains patients des objets d’exposition sur l’art brut dont il est l’un des représentants, ou encore Auguste Forestier, patient se découvrant un don pour la sculpture, travaillant les objets glanés à droite et à gauche durant son séjour, art hétéroclite créateur d’un univers étrange et brinquebalant.

Le positionnement dans le hors-champ du reste du monde, la cohabitation des artistes et de la population avec les malades, l’anonymat que le lieu permet par lui-même de préserver (symbolisé par le plan aussi triste qu’empreint de sérénité des croix sans nom dans le cimetière désordonné jouxtant l’enceinte de l’hôpital), la mitoyenneté entre les actions quotidiennes et terre-à-terre effectuées par les malades dans l’exercice de psychothérapie institutionnelle et la démarche artistique et politique de ceux qui ont trouvé refuge à Saint-Alban permettent la description d’un infra-monde qui a tout de l’exception face à un réel gangrené par la défiance et la violence. Bien qu’arrivé après l’écriture de « Liberté », Paul Eluard avait à sa façon anticipé la description de l’hôpital de Saint-Alban-de-Limagnole à la fin de son fameux poème : « Sur la santé revenue / Sur le risque disparu / Sur l’espoir sans souvenir / J’écris ton nom / Et par le pouvoir d’un mot / Je recommence ma vie / Je suis né pour te connaître / Pour te nommer / Liberté. » Réalité isolée d’une autre plus brutale, l’hôpital est bien le symbole de la liberté.

Liberté (©A Vif Cinémas)

Eloigné de la représentation habituelle de la vie en milieu psychiatrique (Les Heures heureuses n’a pas la dureté de Titicut Follies de Frederick Wiseman [1967], d’Urgences de Raymond Depardon [1988] ou du terrible Histoire de Paul de René Féret [1975]), plus proche de la vision poétique et sereine de l’autre documentaire en milieu psychiatrique de Depardon (le très beau San Clemente [1982]), Les Heures heureuses de Martine Deyres est le révélateur d’un exemple possible d’harmonie au sein d’une institution psychiatrique, volonté mue par l’implication des soignants et des patients, par une idéologie de l’inclusion des malades dans une forme de normalité et d’épanouissement intellectuel et créatif, et finalement par un respect de l’humain que le climat actuel ne permet plus. L’ultime carton du film expliquant la désagrégation du système hospitalier dans la psychiatrie due aux contingences économiques et managériales confirme ce qui est déjà connu : une utopie est trop belle pour durer et est vouée à s’éteindre progressivement, comme une belle braise qui a eu le mérite d’éclairer un moment l’obscurité du monde.

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A propos de Michaël Delavaud

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