Noah Baumbach – "Frances Ha"

Frances est un prénom pas banal aux États-Unis, ce n’est pas comme Beverly, Heather ou June. D’une part, il est rarement donné, très genre arrière grand-tante du début du XXème siècle; et d’autre part, il est souvent assimilé, à tort, à un prénom masculin pour une question de mauvaise prononciation. Ce prénom, de fait ringard et androgynique, classique et hors genre à la fois, est-il à l’origine de la vie libre, frondeuse, qu’ont menée certaines Frances contemporaines et célèbres, comme Perkins, BarberFitzgerald, Mc Dormand ? Et Judy Garland, dont c’est le vrai prénom ?
Avec Frances Ha, Noah Baumbach enrichit cette liste d’un personnage drôlement réaliste, né de son imagination et de celle de Greta Gerwig, Frances, romantique et héroïque à sa façon.

portrait à la clope

New-York, Brooklyn… Williamsburg ou Greenpoint? Filmé en noir et blanc, Brooklyn est plus que jamais intemporel, d’hier mais archi contemporain, aspirant et beau. Là se trouve l’appartement que partagent Frances (Greta Gerwig, fabuleuse en actrice de sa propre co-histoire, écrite avec Noah Baumbach) et Sophie (Mickey Summer, formidable). Leur duo gai, au moins pérenne depuis un bail de location, fait subrepticement penser à un couple lesbien qui aurait troqué la passion contre la complicité. Quelques plans courts, précis, légers, dynamiques et subtils plus loin, suffisent tout en douceur pour investir ces deux personnages.

Elles partagent tout, leurs clopes, leurs lits, leur bordel. Elles daubent sur leurs mecs respectifs, l’une larguée, l’autre bof ; pas de doute, elles se connaissent par cœur depuis des lustres. Telles deux étudiantes insouciantes, déconneuses, « girly », qui approchent pourtant de la trentaine, tout semble glisser sur elles tant leur union fait leur force. Un mélange exclusif d’amitié, d’amour, une sorte de sentiment nouveau et ordinaire à la fois, paraît les unir plus que tout. Une grande opposition, vite perceptible, les (dé)lie aussi ; elles paraissent même aimantées par elle, surtout Frances. Le personnage de Sophie, lui, est dans la réalité. Sophie travaille, elle domine sa relation avec son mec, elle se projette, elle décide pour elle-même. Ses choix sont pragmatiques et irréversibles, quoiqu’il arrive.
Du côté de Frances c’est plus compliqué, elle rêve sa vie. Si elle veut la réussir, comme tout américain de sa génération, elle a choisi la voie difficile de l’art et de l’excellence. Elle s’imagine devenir une grande chorégraphe. Et pour que marche cette illusion, elle se donne à fond. Elle garde un optimisme forcené, se confronte à des évènements qui la dépassent, compose avec diverses réalités qui la laissent comme hébétée ; en abrégé, elle évolue dans un espace/temps fait de décalage, d’inadaptation, de mensonge et de leurre.

duo canapé

Un changement affectif majeur dans sa vie, transforme peu à peu en plomb, les chaussons ailés qu’elle avait dans la tête. Sous son vernis de légèreté et sa vitalité tonitruante, le personnage de Frances avance désormais fragilisé, comme amputé; bien que bondissant sur les trottoirs de Brooklyn pour s’engouffrer dans le métro, sur des airs de G. Delerue et de J. Constantin… A partir de ce grand chambardement, sa capacité d’agir, son inaptitude à rester là à ne rien faire, restent intactes. Mais l’énergie qu’elles requièrent part dans tous les sens. Frances se perd, se trompe, s’épuise, impulsive et déréelle. Un fil de plus, si mince et pourtant si vital, vient de se rompre avec le monde réel. Frances doit décupler ses forces pour tenter de le renouer. A partir de cette cassure aussi, c’est un bout de sa « vraie vie », particulièrement délicat, émouvant, implacable et comme cher payé, où le personnage essaie de se sauver, qui occupe tous les espaces et tous les temps du film.

Frances déclenche une bagarre avec elle-même. Si elle exécute toujours des « grands jetés » sur les trottoirs, là où elle danse le mieux, elle s’y vautre aussi lamentablement. Une chute, comme métaphore de sa réalité chancelante, est filmée masquée par Baumbach. Cette pudeur, ce voile de mise en scène, la protège, comme elle tente de le faire pour elle-même… Frances est un personnage romantique pas un clown. Et cette scène fait barrage au rire de situation, qui ne viendrait sans doute pas sans elle. Frances est ouatée dans « son film »…
Ainsi, la B.O. est à l’égal d’une déclaration d’amour; une sorte de partition idéale pour mieux accompagner et « aider » le personnage… Elle est aussi un pur chef-d’œuvre d’inspirations éclectiques, qui couvre un demi-siècle de création musicale, avec une prévalence pour les grands thèmes du cinéma français de la Nouvelle Vague et avec un hommage à Georges Delerue : La Pavane Polka, Camille, Negresco’s Waltz, Le Repos. Puis, L’Ecole Buissonnière de Jean Constantin, Domicile Conjugal d’Antoine Duhamel, Every1′s A Winner de Hot Chocolate, Chrome Sitar de T. Rex, Blue Sway de Paul McCartney, Miss Butter’s Lament d’Harry Nilsson, Million Dollar Doll de Dean & Britta… Et telle la cerise sur le gâteau Modern Love de David Bowie

Si Frances ne fait pas vraiment rire, elle prête souvent à sourire. C’est une nature généreuse, une gaffeuse de première, une danseuse moyenne. Elle n’a de cesse de remplir le(s) vide(s) : de paroles, de rires, de gestes, de pas de danse, de coups de poing, etc. Surtout, elle émeut profondément, à tenter de surnager dans son espace de leurre et de mensonge, pourtant nécessaires et salutaires.

Frances n’est pas à quelques milliers d’années-lumière de son rêve de réussite, mais à un million ! Elle bosse dur pendant ses cours, mais pas vraiment assez, ailleurs, pour pouvoir se les payer. Elle ne paraît pas contester le système, faussement méritocratique, auquel elle s’adapte au coup par coup. Pour être reconnu chorégraphe contemporain, sans doute faut-il d’abord être un bon danseur. Elle fait de son mieux, mais son énergie positive ne suffit pas à cacher son manque de grâce et de technique. Et pour être chorégraphe aujourd’hui, il faut presque créer un concept quasi métaphysique de retour sur soi vers le futur ! Frances n’a qu’une immense générosité et une sorte de candeur à proposer ; du « déjà-vu » dirait un professionnel blasé.

Pour faire partie de ce petit monde fermé et élu des artistes de Soho, on se doit de connaître et de respecter strictement tous ses codes et toutes ses règles ; et de commencer tout en bas de l’échelle. Avec le personnage franc, presque ingénu et quasi épique de Frances, ça ne passe pas vraiment. Et le plus dur à admettre et à accepter, comme si l’Hudson était impossible à franchir : « on ne peut plus être un artiste et habiter à New-York, pour cela il faut être riche ». Choisir sa propre vie est un leurre du grand rêve américain, quand on a des origines « middle class » et qu’on cherche à se loger à Brooklyn où les loyers ne cessent de grimper.

Frances Ha. est un personnage contemporain et romantique, attachant et passionnant. Sa mauvaise adaptation au monde, ce décalage permanent avec la vie et avec celle qu’elle va devoir vivre, s’ils sont facétieux et graves à la fois, touchent toujours juste. Abritée trop longtemps derrière ses rêves, elle s’élève et se structure peu à peu, tout en effectuant une chute vers un possible : figure non imposée dans sa discipline. Les quelques branches auxquelles se raccrocher, Frances les attrapent toutes une à une, comme autant d’abnégation, de générosité, d’amour des autres, de sa famille, d’amour de la vie tout court…

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